Coup d’État numérique contre la démocratie

par Gilles Bridier |  publié le 19/09/2025

Dans L’Empire de l’ombre, Giuliano da Empoli recense des déclarations aussi préoccupantes qu’instructives des géants du numérique, réunis autour de Trump pour substituer progressivement les algorithmes à l’exercice démocratique.

L'écrivain et conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli pose lors d'une séance photo à Paris le 4 avril 2025. (Photo de JOEL SAGET / AFP)

L’ennemi, pour les libertariens, c’est la démocratie ! Dans son dernier discours en tant que président des États-Unis, Joe Biden avait mis en garde contre cette « oligarchie » numérique « menaçant concrètement la démocratie toute entière, ses droits et libertés élémentaires ». Il visait, très précisément, les grands noms de la tech que l’on a retrouvés posant autour de Donald Trump lors de son investiture : Elon Musk, Jeff Bezos (Amazon), Tim Cook (Apple), Mark Zuckerberg (Meta), ou encore Sam Altman (OpenAI).
Sans oublier Peter Thiel, cofondateur de PayPal et soutien de la première heure du président milliardaire, qui n’hésite pas à affirmer : « Je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles (…) Nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie ».

Sous la direction de Giuliano da Empoli (auteur de L’heure des prédateurs), le Grand Continent a repris dans L’Empire de l’ombre* des déclarations de ces maîtres de l’IA qui sont autant de professions de foi éclairantes sur leur projet libertarien. Ce que Giuliano da Empoli résume : « La machine à chaos des réseaux sociaux et autres outils numériques sape de l’intérieur les fondements mêmes des démocraties libérales. Ce qui implique l’élimination des anciennes élites modérées, sociales-démocrates et libérales et leur remplacement par des leaders extrémistes ».

Lorsque l’Union européenne a l’aplomb de vouloir créer des normes pour encadrer le numérique, J.D. Vance, vice-président des États-Unis, menace : « Ne pensez pas que l’OTAN vous protégera si vous imposez des limites à nos plateformes numériques ». C’est l’autre face de l’ambition nourrie par Donald Trump pour dominer l’IA à l’échelle mondiale en commençant par son projet Stargate à 500 milliards de dollars. Pour Giuliano da Empoli, les seigneurs de la tech « exigent un renoncement complet à la souveraineté européenne et aux principes de la démocratie libérale qui la sous-tendent, en échange d’un statut de vassalité au sein du nouvel empire (…) Accepter l’échange de Vance, c’est donc se résigner à la dislocation de nos démocraties ».

Les citations des sommités libertariennes donnent la mesure de la révolution qu’ils annoncent. « Le monde changera si rapidement et si radicalement qu’un changement politique tout aussi radical sera nécessaire… », énonce Sam Altman. « La démocratie est (…) un système de gouvernement inefficace et destructeur. (…) Si la démocratie donne l’apparence de fonctionner, c’est précisément qu’elle n’est pas démocratique », poursuit Curtis Yarvin, autre chantre du trumpisme. Larry Ellison (Oracle) prédit un avenir où « les citoyens se comporteront mieux parce que nous les surveillerons et enregistrerons tout ce qui se passe », promettant « une théorie du bonheur qui converge avec celle du Parti communiste chinois », commente da Empoli. CQFD.

L’Europe est la cible de Trump et de sa garde libertarienne. Peut-elle résister ? Selon da Empoli, « pour gagner la bataille de l’espace numérique, il nous faudra construire un écosystème résilient fondé sur des valeurs qui servent l’intérêt public européen tout en favorisant l’innovation et en préservant la démocratie de toute manipulation extérieure », Mario Draghi, également cité dans l’ouvrage en contre-point des géants du numérique, met en garde : à l’aube d’une révolution de l’IA, « l’Europe ne peut pas se permettre de rester bloquée dans les technologies et industries intermédiaires du siècle dernier. (…) Il faut abandonner l’illusion que seule la procrastination pourrait préserver le consensus ». Il en va, selon sa conclusion, de notre bien-être, de notre environnement, et de notre liberté.

En attendant, c’est un deal à 300 milliards d’euros qu’OpenAI a conclu avec Oracle pour faire tourner ChapGPT alors que l’entreprise ne compte pas être rentable avant 2030. Les grandes manœuvres changent d’échelle. Dans de nombreux domaines, les capacités de l’IA dépassent déjà celles d’un être humain. Au point que « la tentation pour les entreprises et les administrations publiques de remplacer la prise de décision humaine par celle de l’IA sera à peu près irrésistible », craint da Empoli.

Tout dépendra de la détermination des décideurs européens à résister aux sirènes de la « vassalisation heureuse ».

*L’Empire de l’ombre, guerre et terre au temps de l’IA, Le Grand Continent, chez Gallimard.

Gilles Bridier