Darfour : silence, les généraux tuent

par Pierre Benoit |  publié le 05/11/2025

Après dix-huit mois de siège, la capitale du nord Darfour, El-Fasher, se réveille décimée par un épouvantable massacre. Le nettoyage ethnique en cours n’a pourtant pas surpris les ONG, qui avaient sonné l’alerte depuis bien longtemps sans être entendues.

Une milice paramilitaire soudanaise, le 26 octobre 2025, de combattants des FSR célébrant leur victoire dans les rues d'El-Fasher, au Darfour. Le gouverneur du Darfour, allié à l'armée soudanaise, a appelé à la « protection des civils » dans la ville d'El-Fasher, ravagée par la famine, après que les Forces de soutien rapide (FSR) ont affirmé en avoir pris le contrôle. (Capture d'écran du compte Telegram RAPID SUPPORT FORCES (FSR) / AFP)

Depuis une semaine la toile médiatique mondiale reçoit les images des exactions commises par les milices paramilitaires qui se sont emparés de la ville d’El-Fasher. Sa chute est une prise de taille pour les rebelles qui défient le pouvoir soudanais.

El-Fasher comptait plus d’un million cinq cent mille habitants avant-guerre. Encerclée par les milices des Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagolo pendant dix-huit mois, la ville a subi des bombardements qui ont fauché quelque 200.000 personnes avant même l’assaut final. Les paramilitaires occupent le sud du Darfour depuis plus d’un an. En progressant vers le nord, ils ont peut-être fait un pas de plus vers une nouvelle partition du pays.

Depuis son indépendance en 1965, le Soudan a traversé un cycle ininterrompu de coups d’état – on en compte une vingtaine – sans compter les révoltes et les multiples soulèvements, pour la plupart venus du sud ou de l’ouest du pays. Le pays a connu une première partition en juillet 2011, avec l’indépendance du « Soudan du Sud » où la population est à majorité chrétienne. Grand comme la France, le Darfour représente 14% de la population soudanaise. Il compte un grand nombre de camps de réfugiés le long de la frontière avec le Tchad et la République centrafricaine.

La crise actuelle a pour origine ce que l’on appelle « la guerre des généraux ». Il s’agit du général Abdel Fattah Al-Burhan, commandant en chef des Forces Armée Soudanaise (FAS) et du chef des paramilitaires (FSR) lui aussi général, Mohamed Hamdan Dagolo, alias « Hemetti ». Ces deux officiers supérieurs avaient mis un terme par le sang à la révolution populaire qui avait renversé le dictateur Omar El-Bechir en 2018.

Après leur coup d’état, Al-Burhan s’était autoproclamé président et Hemetti était devenu vice-président. L’armée soudanaise n’avait guère changé depuis la dictature d’El-Bechir, elle accaparait toujours plus de 70% des recettes du pays. Les forces paramilitaires de Hemetti s’étaient quant à elles emparé des mines d’or du Darfour.

Le tandem des deux autocrates au pouvoir a éclaté le jour où la question de l’intégration des forces paramilitaires dans l’armée nationale s’est posée. C’était le 15 avril 2023, date de l’ouverture des hostilités.

Un second « cercle de violence » éclaire les affrontements en cours. Les FSR sont des unités irrégulières qui montent des coups de main et sèment la terreur par le viol et les exactions. Au cours de leur progression pour conquérir de Darfour, elles ont commis un grand nombre de crimes de guerre pour une part documentés par les ONG. Leurs cibles principales sont les communautés non-arabes, en particulier les Four, les Masalit et les Zaghawa. Cette dynamique meurtrière aurait permis au chef des FSR de réunir tous les clans arabes du Darfour, lui-même situé sur la ligne de fracture entre les communautés arabes et le monde africain.

En deux ans, les forces militaires de Khartoum n’ont jamais monté une véritable contre-offensive pour faire cesser le nettoyage ethnique. Le général-président Al-Burhan s’est juste contenté de simples largages aériens de vivres sur quelques camps de déplacés installés au Darfour.

Enfin, le troisième « cercle de violence » est l’environnement international qui alimente cette crise. Ainsi le général Al-Burhan bénéficie de l’appui de l’Égypte, des États-Unis et de l’Iran. Mais aussi d’Ankara qui fournit des drones armés à Khartoum. De son côté le général Dogolo est soutenu par les Émirats arabes unis. Il tient aussi une carte maîtresse : les recettes des mines d’or qu’il contrôle lui permettent de recruter des mercenaires. Ainsi a-t-on vu arriver dans ses rangs des vétérans de l’armée colombienne ayant combattu contre l’ancienne guérilla des Farc.

Depuis deux ans Abou Dhabi dément sans relâche apporter son soutien aux combattants dirigés par Dagolo « Hemetti ». Mais les faits sont têtus. Le micro État du Golfe a sans doute besoin de l’or de contrebande fourni par le patron des FSR pour convertir ses pétrodollars. En échange de quoi Abou Dhabi a mis en place une véritable stratégie a pour livrer à travers le Tchad et la Libye des systèmes de défense antiaériens, des armes lourdes et des pick-up aux paramilitaires qui se sont emparés d’El-Fasher. Des blindés de fabrication émiratie circulent également au Darfour. Selon un rapport d’Amnesty International, ils sont dotés de systèmes électroniques de fabrication française. Le renseignement américain avait averti des services de l’UE sur les transferts d’armes par les Émirats arabes unis aux paramilitaires combattant au Darfour. L’Europe semble choisir, dans un silence complice, de ne pas en tenir compte.

Pierre Benoit