De gauche, Jules César ?

par Thierry Gandillot |  publié le 18/04/2025

Dans une bande-dessinée documentée et passionnante, Alfred de Montesquiou et Névil retracent la vie mouvementée du général romain.

"Moi, Jules César", d'Alfred de Montesquiou et Névil, Allary éditions

Grand reporter, Alfred de Montesquiou a couvert la guerre civile libyenne, ce qui lui valut, en 2012, le prix Albert-Londres. C’est en Lybie, aussi, qu’il a été frappé par les traces de la forte présence romaine, comme sur tout le pourtour méditerranéen. «Mare Nostrum, indique Montesquiou, était un trait d’union et non cette frontière qui protège la forteresse Europe et où se noient aujourd’hui les immigrés. César se sentait autant chez lui en Tunisie ou en Asie mineure qu’à Rome.» 

Fasciné par le personnage, le journaliste réalise d’abord une série en cinq épisodes pour Arte avec Roschdy Zem dans le rôle-titre, fruit d’une vaste enquête qui l’emmène dans seize pays. Il est allé partout où César a été, de l’est de la Turquie au Portugal et de Cambridge à Alexandrie. Il a consulté une quarantaine de spécialistes de Jules César, dont des sommités telles Luciano Canfora, Susan Treggiari, Yann Le Bohec ou Christophe Badel. «Mais j’ai surtout utilisé les sources anciennes, Plutarque, Suétone, Cicéron, Lucain … Tout est vrai ou étayé, même si parfois, il a fallu choisir entre deux versions d’un même fait ou remplir quelques zones d’ombre …». Le riche et méticuleux appareil de notes qui clôt l’ouvrage est la preuve manifeste de ce souci de véracité. 

L’objet n’est pas seulement beau, il est passionnant de bout en bout. Comment le petit Jules, enfant chétif, qui faillit mourir emporté par la malaria, pauvre malgré une prestigieuse ascendance, est-il devenu le Maître du Monde ? Montesquiou explique par cette enfance humiliante, son désir de revanche et sa volonté de puissance. Il met en scène un César complexe, contradictoire, corrupteur et corrompu ; et malgré cela, plutôt de gauche – il restera toute sa vie fidèle aux Populares contre les Optimates –, redistribuant terres et revenus, abolissant les dettes du peuple. Bien sûr, il a souvent piqué dans les caisses publiques – ou, sacrilège !, dans celles des temples – pour financer ses campagnes militaires, acheter des votes ou éblouir le peuple avec des jeux fastueux.

Grand amant, on ne compte plus ses conquêtes, féminines ou masculines. Jeune homme en exil, il a accepté les avances de Nicomède IV en Bithynie dans le but de se faire financer une flotte de guerre et revenir en conquérant à Rome … De lui, on disait qu’il était «l’amant de toutes les femmes et l’époux de tous les maris».

Le Pontifex Maximus pouvait être un monstre de cruauté. Le nombre de ses massacres est ahurissant. Pline l’Ancien parle d’un million de morts en Gaule. Lui-même se vantait d’avoir liquidé, 300 000 personnes, hommes, femmes et enfants, en une seule journée. Il avoue d’ailleurs dans ses Commentaires : «J’ai exterminé un peuple». Et le concept de «crime contre l’humanité» a été prononcé, eu égard à ces génocides. 

Mais Jules était capable d’une grande générosité. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de la clémence de César. Clémence qui se retournera finalement contre lui un certain 14 mars -44. Pourquoi n’a-t-il pas voulu prévenir le danger alors que les rumeurs d’une conjuration couraient et que les augures étaient défavorables. Pourquoi a-t-il, ce jour-là, donné congé à ses gardes du corps espagnols ? Voulait-il une nouvelle fois provoquer la fortune ? Était-il las de vivre ? Suétone rapporte qu’à la question «Quelle est la fin la plus désirable ?», César avait répondu : «Une mort brusque et inopinée.» Il a été servi.

Moi, Jules César, scénario, Alfred de Montesquiou ; dessin, Névil ; couleurs, Vérane Otéro. Allary Éditions, 255 pages, 28€

Thierry Gandillot

Chroniqueur cinéma culture