Demain, la France en guerre ?

par Pierre Benoit |  publié le 26/11/2025

Les déclarations du chef d’état-major des armées Fabien Mandon ont suscité la crainte d’un affrontement prochain pour lequel la France devrait « accepter de perdre ses enfants ». Ce n’est pas ce qu’annoncent les scénarios vraisemblables d’une guerre européenne.

Des membres du Service militaire adapté défilent lors du défilé militaire du 14 juillet sur l'avenue des Champs-Élysées à Paris. (Photo Bertrand GUAY / AFP)

Depuis l’attaque russe de février 2022, jamais l’Europe n’a autant été secouée par la crise ukrainienne. Fébrilité diplomatique, déclarations de généraux, polémique sur une guerre imminente : qu’en est-il de la guerre ou de la paix au centre de l’Europe ?

« La Russie aujourd’hui, je le sais par les éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030 ». Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, n’est pas le seul à pointer la menace russe. Le premier ministre polonais Donald Tusk ne dit pas autre chose en soulignant « que l’ennemi a commencé à se préparer à la guerre ». Enfin le ministre allemand de la défense se demandait récemment si l’été 2025 n’était pas le dernier pour la paix en Europe.

Emmenée par la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France, l’Europe concentre toute ses efforts pour réécrire avec les Ukrainiens le plan Trump présenté avec fracas la semaine dernière. Dans ce nouveau document en 19 points, Kiev n’a plus à renoncer aux terres du Donbass occupées par la Russie et le format de la future armée ukrainienne resterait, comme aujourd’hui, autour de 800.000 hommes.

Aux yeux des Européens, les capacités militaires de Kiev constituent le premier échelon de la future sécurité continentale. Le second est au cœur du projet dit « des pays volontaires ». « On travaille sur cette coalition pour être prêt, relève le général Dominique Trinquand (*) L’objectif est de faire accepter aux Russes des garanties de sécurité qui soient fiables. Après un cessez-le-feu, c’est être capable de mettre en place un dispositif de soutien aux Ukrainiens. On parle d’un volet maritime avec les Turcs en Mer Noire, d’un volet aérien avec les Britanniques, d’un volet terrestre avec les Français et d’autres ». Secret défense sur le format des unités terrestres. Mais certains experts ont avancé le chiffre de 50.000 hommes.

Poutine a déjà rejeté les premiers brouillons du nouveau plan qui ont circulé entre Genève, Washington et Abou Dhabi où se trouve le secrétaire d’état américain à l’armée Daniel Driscoll, en compagnie d’émissaires russes. L’hypothèse d’une poursuite de la guerre reste la piste la plus probable. Avec un facteur supplémentaire cependant, l’arrivée du « général hiver » qui pourrait ralentir le grignotage des Russes sur le front de l’Est.

Si les combats continuent, le soutien militaire à Kiev ne doit pas faiblir. Les renseignements assurés en partie par les satellites de la galaxie américaine Starlink restent essentiels aux yeux des Ukrainiens. L’intensification de l’aide européenne ne l’est pas moins. La lettre d’intention pour la livraison d’une centaine de d’avions Rafale à Kiev dans les années à venir a fait grincer des dents au Kremlin.

Au cours de l’été, l’Europe a eu un aperçu de la guerre hybride conduite par Moscou avec les drones sur les aéroports et les sites stratégiques. En France, depuis longtemps déjà, l’état-major des armées a intégré la guerre informationnelle et « cyber » dans ses capacités de riposte y compris avec des appuis dans la sphère civile. L’urgence est là : on a vu des élections biaisées en Roumanie, en Moldavie, en République Tchèque.

Si la plupart des armées du vieux continent font des analyses identiques sur la nature de la menace russe, c’est que celle-ci constitue un puissant accélérateur dans la marche vers l’Europe de la défense. Géographiquement, la frontière de l’Europe s’arrête à la Pologne et aux Pays Baltes. Mais la géopolitique impose, elle, d’y inclure désormais Kiev. Stopper l’agression russe en Ukraine, même si on n’a pas su le faire en 2008 en Géorgie, est devenu une évidence pour les responsables européens.

En fait, les scénarios de crise à l’étude dans les états-majors portent surtout sur le flanc nord de l’Europe. Les vols de reconnaissance de la chasse russe sur la Baltique et la frontière polonaise pourraient s’intensifier. Les Européens ne doivent pas perdre cette première phase de la guerre hybride déjà en cours en déjouant les attaques cyber et les provocations dans le ciel de la Baltique. Un dérapage avec la Russie peut entraîner à tout moment une riposte des forces aériennes de l’Otan.

Risque guerre générale où les « enfants de France » seraient appelés sous les drapeaux ? Contrairement à ce qu’on entend depuis plusieurs jours dans les médias, on ne verra sur le terrain que des soldats professionnels, que ce soit pour la mise en place de la force des « pays volontaires » en Ukraine ou pour une crise sur la Baltique. « Le projet de service militaire volontaire n’a rien à voir avec ces situations, souligne Dominique Trinquand. Il vise à engager des jeunes pour qu’ils aient une formation militaire. À eux de décider ensuite de prendre le chemin de l’armée d’active, de la réserve ou de revenir à la vie civile. » Autrement dit, l’appel aux armes dont l’opinion semble s’émouvoir n’est pas pour demain.

(*) « D’un monde à l’autre », de Dominique Trinquand, éditions Robert Laffont.

Pierre Benoit