Démographie : l’impossible monsieur Bébé
La France compte désormais plus de seniors que de jeunes de moins de 25 ans. La Cour des comptes alerte ainsi les parlementaires sur leur désintérêt manifeste pour les réalités démographiques, et en redoute les conséquences sur le financement du modèle social.
La Cour des Comptes sonne le tocsin. Rien n’est plus prévisible que la démographie, ni plus déterminant pour l’économie ; pourtant, dans leur dernier rapport « démographie et finances publiques » publié ce mois-ci, les Sages de la rue Cambon se voient contraints de reprocher aux parlementaires « une faible appropriation des tendances démographiques dans la programmation budgétaire », à l’occasion des débats à l’Assemblée nationale. Un désintérêt coupable alors que l’évolution défavorable de la démographie devrait être au cœur des réflexions dès qu’il s’agit de la protection sociale et de son financement. Mais les polémiques politiciennes ne s’encombrent pas des obstacles du réel, surtout lorsqu’ils peuvent être repoussés au-delà de la durée d’un mandat électif.
Quelques points de repère. Aujourd’hui, la proportion dans la population française des personnes de 65 ans et plus (en hausse à 22%) est presque équivalente à la part des moins de 25 ans (en baisse à 23%). En d’autres termes, les 65 ans et plus sont plus nombreux que les moins de 25 ans. Le ratio entre le nombre de seniors et la population en âge de travailler, qui était de de 25% en 2000, devrait passer de 37% aujourd’hui à 50% en 2040, selon l’Insee.
Plus de retraités, moins d’actifs. Un problème évident soulevé par la Cour des comptes, d’une totale évidence : « La population en emploi étant un déterminant de la richesse produite, sa réduction relative s’accompagne mécaniquement de moindres recettes publiques », observent les Sages. Évident. Un pays qui vieillit produit moins et dépense plus à cause du coût de la santé et des retraites. Nous y sommes !
Rappelons que les retraites versées en France auront porté sur 414 milliards d’euros en 2025 et avoisineront les 500 milliards en 2045, et que le rapport entre le nombre de cotisants et le nombre de retraités va diminuer, passant dans le secteur privé d’environ 1,77 aujourd’hui à 1,54 en 2045. Dans le public, la dégradation de ce ratio promet d’être encore plus rude, passant de 1,6 à 1,1, soit environ un salarié pour un pensionné. Est-ce seulement possible ?
Il est incohérent pour des élus de s’arc-bouter sur un mode de financement de la protection sociale établi lorsque le renouvellement des générations était assuré grâce à un taux de fécondité de plus de 2 enfants par femme. Mais il est aujourd’hui tombé à 1,66, et le solde naturel est même devenu négatif en mai dernier (avec un nombre de naissances sur douze mois inférieur au nombre de décès). Et la population française dans les années 2040 devrait se composer de 35% de plus de 65 ans contre 20% de moins de 25 ans. D’où l’alarme bien légitime de la Cour !
Les causes de la dénatalité sont multiples. Le taux de pauvreté qui tend à augmenter se conjugue pour tous les foyers au coût de l’immobilier dans les centres urbains, restreignant les possibilités d’agrandir une famille là où les emplois existent. Les familles monoparentales, de plus en plus nombreuses, sont les plus pénalisées. L’existence de structures d’accueil des enfants lorsque les mères travaillent implique des politiques très volontaristes, qui furent enviées à la France au siècle dernier. Mais elles ne suffisent plus et les collectivités locales manquent aujourd’hui de moyens. Sur un plan plus sociétal, l’émancipation légitime conquise par les femmes et leur aspiration à une réalisation autant personnelle que professionnelle est une donnée importante de l’équation. Tout comme doivent être pris en compte le manque de visibilité sur l’avenir, le dérèglement climatique et la révolution épistémologique en marche, le tout dans un monde où les famines sont repoussées mais où les inégalités progressent.
Le phénomène ne touche pas que l’hexagone. Loin de là. Le taux de fertilité y est supérieur à tous ses partenaires de l’Union européenne (par exemple, 1,39 pour l’Allemagne, 1,21 pour l’Italie et 1,12 pour l’Espagne selon les données fournies par la CFDT). La moyenne en Europe est de 1,38. Ailleurs dans le monde, si les États-Unis semblent au même niveau que la France, le Canada est à 1,43, le Japon à 1,30, la Chine à 1,16 et la Corée du Sud à… 0,81. Mais quel que soit le pays, les tendances ne s’inversent pas facilement, même avec des politiques natalistes, dont les résultats peuvent par ailleurs être que très longs à observer. Au moins deux décennies, avance la Cour… plutôt optimiste. Quoi qu’il en soit, l’anticipation des réformes semble être une piste des plus pertinentes.



