Dermatose nodulaire : le retour de l’irrationnel

par Laurent Joffrin |  publié le 17/12/2025

Épreuve terrible pour les éleveurs dont le troupeau est touché par la maladie, la dermatose suscite, à coté de cette détresse facile à comprendre, des réactions contraires à la rationalité la plus élémentaire.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Une vache malade : tout le troupeau abattu. C’est contre cette règle d’airain qu’une partie des agriculteurs du sud-ouest – et d’ailleurs – se mobilisent avec colère. Qui ne les comprend ? Même si les animaux sont finalement promis à l’abattoir, les éleveurs conçoivent envers leurs bêtes un sentiment d’attachement né d’une cohabitation quotidienne. Aussi bien, il faut un travail acharné de plusieurs années pour constituer un troupeau propre à la vente, avec des horaires qui sont aussi harassants que les revenus sont minces. On ne rappellera jamais assez que les agriculteurs sont souvent les vrais damnés de la terre et que le taux de suicide est chez eux le plus fort du pays.

Seulement voilà… La dermatose nodulaire, nouvellement arrivée en France, est un fléau redoutable transmis par les insectes, qui tue en moyenne plus de 10% des bêtes, parfois jusqu’à 40%, et rend celles qui survivent inutiles à la consommation ou à la production de lait. Faute d’un traitement, et en raison d’une contagiosité très rapide, dans tous les pays, les autorités sanitaires, administratives et politiques n’ont pour l’instant trouvé d’autre parade que de procéder au « dépeuplement » des troupeaux dès qu’un cas se manifeste, tout en vaccinant le cheptel alentour et en limitant drastiquement les déplacements. En l’absence de ce traitement cruel, les mêmes autorités craignent que le fléau se répande à tout le territoire et s’installe pour plusieurs années, ravageant ainsi toute la filière.

Pour cette raison, les scientifiques, les autorités sanitaires, les vétérinaires et le principal syndicat agricole, la FNSEA, ont approuvé la politique choisie par la ministre de l’Agriculture Annie Genevard. À l’inverse, deux syndicats dissidents, l’un très à droite, la Coordination rurale, et l’autre de sensibilité écologique et altermondialiste, la Confédération paysanne, se sont lancés dans un mouvement de contestation virulente des mesures annoncées, soutenant de leurs forces militantes les paysans opposés à l’abattage.

Relayés par des réseaux sociaux délétères, truffés de mensonges, d’insultes et de menaces, les contestataires balaient d’un revers de main la longue expérience des autorités, le savoir des scientifiques, l’avis d’une majorité d’agriculteurs, la position des vétérinaires, pour exiger d’autres solutions. S’il est parfaitement compréhensible au cas par cas, le refus de l’abattage accroît dramatiquement le risque de généralisation de la maladie. Les symptômes de la dermatose n’apparaissent qu’après trois ou quatre semaines d’incubation : si on abat les seules bêtes malades, on risque de manquer celles qui sont infectées sans qu’on puisse le savoir : les tests sont fragiles et la vaccination demande aussi un long délai avant d’immuniser les troupeaux.

En Espagne, en Italie, dans les Savoies l’été dernier, les responsables sanitaires ont choisi le sacrifice d’une petite partie du cheptel pour sauver la totalité restante. Jusqu’à aujourd’hui, cette politique, pratiquée dans le sud-ouest selon les protocoles recommandés par l’OMS, l’Europe, le gouvernement français et les organisations de vétérinaires, a touché moins de 1% des troupeaux.

Ce qui n’empêche pas une partie des opposants de se lancer dans l’outrance. On accuse gratuitement la ministre de vouloir la mort des petits éleveurs, on suggère la conclusion d’un pacte diabolique entrer la FNSEA et le gouvernement pour sacrifier les uns et sauver les autres, on menace de mort les vétérinaires dépêchés par les autorités – alors que ces praticiens ont voué leur vie professionnelle au soutien des agriculteurs – on fustige « Paris », « l’Europe », « les technocrates », lesquels se contentent d’appliquer les recommandations de la science et des spécialistes de la question.

C’est le schéma obscurantiste déjà éprouvé lors de la pandémie de Covid qui s’applique de nouveau : « les élites » d’un côté, le peuple martyr de l’autre, la science dans les bureaux, le préjugé sur le terrain, le « ressenti » particulier à la base, l’intérêt général au sommet. Et bien entendu, cette césure dangereuse et artificielle est favorisée dans le champ politique par les mêmes partis extrêmes, mouvance nationaliste et anti-européenne à droite, fraction radicale et populiste à gauche. Au vrai, c’est la démocratie elle-même qui aurait besoin d’une protection vaccinale contre l’irrationalité. Malheureusement, on cherche encore le vaccin…

Laurent Joffrin