Des sous-marins pour aider l’Ukraine

par Pierre Benoit |  publié le 05/08/2025

Donald Trump vient d’expédier deux sous-marins nucléaires « au plus près de la Russie ». Une dangereuse gesticulation atomique qui en dit long sur l’exaspération du président face à Poutine.

Trump a ordonné le déploiement de deux sous-marins nucléaires le 1er août 2025, dans une escalade extraordinaire de ce qui avait été une guerre verbale en ligne avec un responsable russe au sujet de l'Ukraine et des tarifs douaniers. Photo d'un sous-marin nucléaire américain lors d'exercices militaires au large de Carthagène, en Colombie, le 28 février 2022. (Photo de la Marine nationale colombienne / AFP)

Donald Trump est un adepte du poker. Après la guerre tarifaire contre le reste du monde, il revient au conflit ukrainien, cette crise, tel un caillou dans la chaussure, l’empêche de marcher jusqu’au podium du « Prix Nobel de la paix ».

A une semaine de l’ultimatum lancé à Poutine pour reprendre les négociations sur l’Ukraine, le président milliardaire vient d’envoyer deux messages en direction du Kremlin : un possible nouveau paquet de sanctions économiques et deux sous-marins. Le timing est bien calculé. On était habitué à ses virages à 180 degrés, on découvre qu’il manipule aussi les symboles, en l’occurrence, les sous-marins nucléaires. Depuis la fin de la guerre froide la flotte stratégique américaine n’a fait que deux apparitions mémorables : en 2007 dans le Pacifique pour envoyer un message à Pékin et en 2020 dans le détroit d’Ormuz contre Téhéran. Cette fois encore, le seuil nucléaire fait son retour comme outil de communication politique. D’où ce parfum de guerre froide.

Il ne s’agit pas de banaliser l’épisode. Ce qui donne du relief à cette décision de Trump, c’est le moment choisi, comme un aveu d’échec après six mois d’efforts sans relâche à faire des politesses au maître du Kremlin, allant jusqu’à adopter son narratif dans le conflit avec Kiev.

Tout est parti d’un commentaire de l’ancien Président russe Dimitri Medvedev sur l’exigence d’une reprise des négociations d’ici au 8 août fixé par Trump : chaque ultimatum a-t-il dit en substance, nous rapproche d’un conflit avec les États-Unis. Aujourd’hui numéro deux du Conseil de Sécurité de Russie, Medvedev n’est certes pas le plus proche conseiller de Poutine. Medvedev a pourtant osé une allusion à la « main morte » de l’époque soviétique, un système sensé gérer en automatique l’arsenal nucléaire de Moscou en cas de paralysie de l’état-major russe. Trump a pris la mouche.

Il n’est pas sûr que le milliardaire républicain domine parfaitement la grammaire nucléaire, tout entière fondée sur l’ambiguïté stratégique pour en faire une arme de dissuasion : les généraux du Pentagone ont tous travaillé sur ce grand classique qui traîne dans les écoles de guerre depuis la guerre froide. Pour Trump, les deux sous-marins sont deux « bras manipulateurs » pour resserrer encore l’étau autour de Poutine, le faire asseoir à une table de négociation.

Cette escalade en dit long sur l’exaspération de Trump vis-à-vis de Poutine et plus encore sur le rapport de force entre Russes et Ukrainiens. Depuis l’hiver, les forces du Kremlin ont multiplié par trois le nombre des missiles qui s’abattent chaque nuit sur les villes du pays. Autre exemple, le grignotage russe : en juillet quelques 500 km2 ont été conquis dans l’est ukrainien, soit trois fois plus qu’en juillet de l’année passée.

En trois ans, Poutine a imposé à marche forcée une économie de guerre à son pays. Les dépenses pour la sécurité s’approchent des 9% du PIB pour l’année en cours, elles ont augmenté de 70% en 2024. Aujourd’hui l’armée russe n’a plus rien à voir avec celle qui utilisait encore d’anciens chars soviétiques lorsqu’elle marchait sur Kiev le 24 février 2022. Ce qui fait dire au patron du renseignement militaire ukrainien, Kirill Bouganov, que cette mobilisation totale de la Fédération de Russie vise à « se préparer à la prochaine guerre à grande échelle ».

Cette militarisation de l’économie russe s’appuie sur une réalité géopolitique. Officiellement Pékin ne livre pas de matériel militaire mais la dépendance de Moscou est avérée pour ce qui concerne les composants électroniques chinois indispensables à la fabrication des drones russes. Aujourd’hui 40% des fournitures militaires de Moscou proviennent de Corée du nord. Les munitions livrées par Pyongyang permettent aux forces russes de tenir la ligne de front et de grignoter du terrain dans le Donbass.

Poutine est « l’obstiné » du Kremlin. Il veut gagner du temps face à Trump, comme il le fait depuis le début de l’année. Il consolide le rapport de force en sa faveur au fil des jours. Trump n’a peut-être pas saisi l’importance de l’axe Moscou-Pékin-Pyongyang qui vient de se mettre en place. En commençant sa bataille navale avec deux sous-marins nucléaires, il met le doigt dans un engrenage : la tentation de monter en puissance avec un partenaire buté risque d’être très délicate. L’Américain a oublié que le Russe est un joueur d’échecs.

Pierre Benoit