Dominique Moïsi : « Nous pouvons dire non à Trump ! »

par Pierre Benoit |  publié le 13/12/2025

Pour le politiste Dominique Moïsi (1) , le document de « stratégie de sécurité nationale » rendu publique le 5 décembre par la Maison-Blanche lance un défi existentiel à l’Europe. Mais celle-ci a les moyens de répliquer.

Dominique MoÏsi, conseiller spécial à l’Institut Montaigne et conseiller à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Il a enseigné à l'université Harvard. (Photo AFP Mychèle Danius / AFP)

En quoi le document de la Maison Blanche marque-t-il une rupture avec la période ouverte en 1945 ?

Pour la première fois depuis 1945, les États-Unis semblent se détacher complétement de l’Europe. Plus grave, ils encouragent les partis populistes les plus à droite. Si on veut un symbole, en 1947, l’Amérique, dans un acte de générosité, lançait le plan Marshall, pour résister au communisme. En 2025 dans la vision « trumpiste » de l’histoire, l’Amérique veut affaiblir les partis de la démocratie et renforcer l’extrême-droite. En fait, hier elle s’engageait dans les affaires européennes pour le mieux, aujourd’hui elle s’y engage pour le pire.

Dans ce texte, le ciblage de l’Europe est saisissant, on évoque un effacement civilisationnel …

Effacement civilisationnel est une manière de dénoncer ce qui se passe en Europe, en particulier les phénomènes migratoires que Donald Trump et ses proches critiquent fortement. Ils n’utilisent pas cette expression mais elle est clairement présente dans leur esprit. L’Europe fait exactement l’inverse de ce que fait l’Amérique de Trump, donc elle ne peut que décliner, s’effondrer sur elle-même.

La base du mouvement MAGA est animée par le fantasme d’une submersion des immigrés. Dans le cas des États-Unis, c’est plutôt le monde latino qui inquiète…

Tout à fait. Ici, l’idée est que l’Europe est envahie par les Africains et les Maghrébins, que cette situation change la nature du continent. Ce qui est intéressant dans cette vision c’est que l’Amérique semble favoriser l’argumentaire des partis populistes d’extrême-droite partout en Europe. On peut se demander si ce n’est pas un cadeau empoisonné qu’elle leur est fait.
Lorsqu’on regarde les sondages, beaucoup considèrent l’Amérique de Trump comme un ennemi. Cela joue aussi bien chez les électeurs du Rassemblement National que chez les autres. Imaginons que demain, cela se passe mal pour Trump, qu’en novembre 2026 le parti républicain perde lourdement les élections de mi-mandat. On sera alors à cinq mois des élections présidentielles en France, c’est un argument pour tous ceux qui se diront, bon, on va faire comme l’Amérique, on va constituer un front antipopuliste, ça va marcher.

On peut aussi bien imaginer le scénario inverse : une vague populiste en France, un effritement de la CDU au profit de l’AFD en Allemagne, la montée en puissance de Nigel Farage en Grande Bretagne…

Les deux scénarios sont parfaitement envisageables. Le point central, c’est qu’aujourd’hui, l’Europe se trouve menacée par la Russie sur le plan stratégique et par l’Amérique sur le plan idéologique. C’est Philippe le Hardi à la bataille de Poitiers en 1356 qui proclame : « père gardez-vous à droite, père gardez-vous à gauche » (1). L’Europe est dans cette situation. Nous sommes dans la même situation que l’Ukraine. Nous faisons face, nous aussi, à une menace existentielle. Ce qui est en jeu, c’est notre survie en démocratie et l’avenir de nos libertés.

Le document souligne que la stabilité de notre continent est décisive pour mettre fin au conflit en Europe occidentale. Trump pousse-t-il Poutine à faire la police en Europe centrale, à vassaliser l’Europe ?

On peut l’interpréter ainsi, ou de manière plus simple, cela peut signifier que la Russie à un rôle positif, elle est un principe d’ordre en Europe et pas un principe de désordre. Le pays qui est un principe de désordre, c’est l’Ukraine, pas la Russie.

Donc, l’administration Trump soutient le projet impérial de Poutine ?

C’est un cadeau royal donné à Poutine car cela déstabilise ses adversaires. Tout le problème est de savoir comment nous allons réagir. Il y a une partie des Européens qui disent, bon, les termes utilisés sont forts mais il ne peut pas penser vraiment ce qu’il dit. Et de toute façon c’est trop dangereux de critiquer Trump. Il faut continuer à le flatter comme on l’a toujours fait, il ne comprend que la flatterie. A l’inverse, il y a ceux qui disent, comme moi, c’est insupportable, inacceptable. Il faut dénoncer cette trahison, il n’y a pas d’autre terme. Ce n’est pas une simple trahison de l’Ukraine. En fait, c’est la trahison des valeurs américaines.

Vous parlez de ceux qui flattent Trump. Comment dire non ?

On a tout à fait les moyens de dire « non ». Ce n’est pas un problème de capacité, mais de volonté. La Russie n’est pas irrésistible. En quatre ans de guerre, sa progression territoriale reste faible, elle a surestimé ses forces, sous-estimé celles de ses adversaires, les sanctions économiques commencent à exercer un poids sur la Russie. Globalement elle a perdu un million d’hommes pour conquérir moins de 20% d’un territoire quatre fois inférieur au sien. Je pense que la clef, c’est la volonté.
Quand on entend le premier ministre belge, on se pose des questions… surtout lorsqu’il dit pour justifier son refus du blocage des avoirs russes, « mais qui croit que l’Ukraine peut gagner cette guerre ? »

On découvre que le Proche-Orient qui jusqu’ici dominait la politique étrangère américaine est devenus secondaire…

Depuis Barack Obama, l’Amérique veut prendre ses distances avec le Moyen-Orient, où elle s’est laissée entraîner dans des aventures malheureuses sur le plan militaire, coûteuse sur le plan humain comme en Irak. La priorité, c’est la Chine.

La Chine comme adversaire principal mais aussi le repli occidental sur l’ensemble américain, de l’Alaska jusqu’à la Terre de Feu ?

Il y a un peu de doctrine Monroe dans ce document, « l’Amérique aux Américains ». Si l’on voulait, on pourrait dire que l’Europe tire l’Occident vers le bas, alors que l’Amérique entend tirer le continent américain, nord comme sud, vers le haut.

Un retour de la Doctrine Monroe avec pour banc d’essai un conflit avec le Venezuela ?

Tout à fait envisageable avec le Venezuela. On peut même penser que c’est dans un scénario américain à court ou moyen terme.

Trois espaces, un hémisphère occidental dominé par les USA, l’Asie par la Chine, une Europe vassalisée par la Russie : est-ce à dire un nouveau Yalta ?

Cela supposerait que le texte ait une cohérence intellectuelle qu’il n’a probablement pas. Quelque part vous êtes trop généreux avec les auteurs de ce texte.

Entretien réalisé par Pierre Benoit

(1) Dominique Moïsi, conseiller spécial à l’Institut Montaigne..

(2) Le roi Jean le Bon livre bataille en 1356. Bientôt encerclé, son fils cadet Philippe le Hardi reste à ses côtés en lançant : « père gardez-vous à droite, père gardez-vous à gauche ». Le roi sera capturé par les Anglais.

Pierre Benoit