Donald au Congo

par Pierre Benoit |  publié le 06/12/2025

Assortie de bénéfices sonnants et trébuchants, la paix signée à Washington entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo est un accord fragile à but principalement lucratif.

Donald Trump serre la main du président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, lors de la cérémonie de signature d'un accord de paix entre le Rwanda et le Congo à l'Institut américain de la paix à Washington, le 4 décembre 2025. (Photo ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)

Les mains ouvertes vers le ciel, le regard braqué vers le plafond, Trump prend la pose du pasteur évangélique. Nous sommes le 4 décembre à Washington dans le bâtiment de « l’Institut Donald Trump pour la paix ». La signature d’un accord devant mettre fin à la guerre dans l’est de la République Démocratique du Congo est en cours. La veille, encore le bâtiment où se déroule la cérémonie s’appelait plus sobrement « Institut américain pour la paix ».

Pour tenir son rôle de pacificateur, Trump a serré la main du congolais Felix Tshisekedi, celle du Rwandais Paul Kagamé. Mais eux ne l’ont pas fait. Afin de réchauffer l’ambiance le maître de cérémonie a prédit que bientôt les deux signataires vont « passer du temps à se donner des accolades et se tenir la main ».

Depuis les années qui ont suivi le génocide des tutsis rwandais de 1994, l’est de la RDC n’a connu que la guerre. L’arrivée au pouvoir à Kigali de Paul Kagamé, pour son premier mandat en août 2003, n’a pas calmé les protagonistes : d’un côté les FDLR, composé de rescapés de l’armée ayant commis le génocide, de l’autre le M23, une organisation tutsie vite transformée en « proxy » au service de Kigali. Ces dernières semaines, les affrontements ont redoublé dans la région du Kivu.

Au début de l’année, le M23 s’était emparé de la ville de Goma, capitale du Nord-Kivu, avec l’appui des forces spéciales rwandaises. Les civiles fuyaient les combats pour se réfugier plus à l’ouest. En mars, Bukavu, capitale du Sud-Kivu, tombait à son tour entre les mains des rebelles. Pendant toute cette période la médiation angolaise n’est parvenue à aucun résultat. Ensuite le Qatar a voulu jouer les bons offices sans le moindre succès non plus.

« L’accord de Washington pour la paix » signé jeudi ne va pas enclencher une désescalade militaire automatique. D’autant que les textes signés ne prévoient aucun mécanisme contraignant en cas de non-respect des engagements. L’application de l’accord reste liée à deux préalables : Kigali exige la neutralisation des combattants FDLR, Kinshasa veut le retrait des troupes rwandaise de RDC. Une présence qui a toujours été niée par le président Kagamé. « Nous sommes vigilants mais pas pessimistes », ose croire le président Tshisekedi. Plus sobre, le président rwandais a prévenu, « il y aura des hauts et des bas » dans l’application de l’accord.

Le milliardaire républicain a présenté cette signature comme un « accord puissant et détaillé ». Un premier volet concerne l’instauration d’un cessez-le-feu, le retour des réfugiés, des procès pour les responsables d’exactions. Le second ébauche un cadre d’intégration économique pour toute la région. Le dernier concerne des accords bilatéraux entre les États-Unis et les deux pays belligérants sur l’extraction des minéraux stratégiques – lithium pour les batteries, terres rares pour les serveurs, coltan pour les portables – autant de pépites dont regorge la RDC. Sur ce dernier point, Trump a laissé parler son cœur : « tout le monde va se faire beaucoup d’argent ».

Ce qui s’est passé à Washington est une démonstration, une leçon sur cet art de la diplomatie à but lucratif qu’affectionne le président milliardaire. Le retour à la paix avec ses étapes classiques – cessez-le-feu, retour des réfugiés- n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est d’abord la forme, le show télévisuel. Tel un magicien ou un prédicateur, Trump commence par dire « cela va être un grand miracle » pour présenter son affaire. Il prétend ainsi mettre un terme à une guerre qui dure depuis plus de vingt ans, qui a fait des milliers de victimes, des millions de déplacés. Après l’échec de la médiation angolaise, les diplomates américains ont en effet bataillé ferme pour réunir deux protagonistes qui n’ont pas trop envie de s’entendre, bénéficiant déjà, par le truchement de bandes armées qu’ils contrôlent, de l’extraction de ces minerais rares tant convoités dans la bataille de l’IA.

Cette « diplomatie à but lucratif » avait déjà fait une première apparition à la mi-novembre dans le plan russo-américain en 28 points présenté par Steve Witkoff sur l’Ukraine. Washington devait empocher la moitié des recettes issues d’un fond de 100 milliards de dollars abondé par les actifs russes gelés qui devaient financer les investissements américains dédiés à la reconstruction du pays.

Dans le cas de l’accord RDC-Rwanda parrainé par Washington, l’exploitation future de métaux rares par des compagnies américaines est conçue comme une juste rémunération, un simple deal : nous apportons la paix, et nous forons le sous-sol au Kivu.

L’hubris de la puissance qui est à l’œuvre dans cette conception inédite de la politique étrangère ne doit rien au hasard. En quelques mois Trump prétend ainsi avoir résolu plusieurs conflits régionaux, Iran-Israël, Thaïlande-Cambodge, Inde-Pakistan, Serbie-Kosovo…La Maison Blanche en a compté huit. Certains d’entre eux, le récent cessez-le-feu entre le Cambodge et la Thaïlande par exemple, ont trouvé des solutions en dehors de toute intervention de l’administration américaine. Cela n’a aucune importance, Trump court toujours derrière son prix Nobel de la paix.

Pierre Benoit