Dossiers Epstein : scission chez les MAGA
Le 10 août 2019, le financier jet-setter Jeffrey Epstein, accusé de pédophilie, était retrouvé pendu dans sa cellule. En raison des nombreuses personnalités de premier plan associées à lui et soupçonnées d’avoir ainsi bénéficié de faveurs sexuelles avec des mineures, ce suicide a donné lieu à de nombreuses théories du complot, que Trump avait promis de mettre au jour en cas de réélection en 2024.
Las, le 7 juillet dernier la ministre de la Justice Pam Bondi devait annoncer que ces fameux dossiers et « listes » Epstein avec les noms des personnalistes mises en causes ne seraient pas dévoilés au public, créant une guerre ouverte au sein du monde MAGA. Si le conflit Musk-Trump est violent, il reste périphérique. Ce qui déchire aujourd’hui les MAGA touche en effet à la matrice même de leur monde : la critique de l’État profond sous fond de complotisme.
Du certificat de naissance d’Obama à l’assassinat de Kennedy en passant par l’autisme causé par les vaccins, appréciant la compagnie de gens niant la version officielle des attentats du 11 septembre, Trump est profondément conspirationniste, entre accusations ouvertes et insinuations à coups de « beaucoup de gens pensent » pour instiller le doute sur les versions officielles et prouvées d’un événement majeur.
Dans sa croisade anti-système qui est sa marque de fabrique depuis 2015, Trump a toujours indiqué que l’État devrait être nettoyé. En ce sens, il n’avait aucun problème à s’acoquiner avec les pires complotistes comme QAnon, qui l’ont toujours vu comme le sauveur de l’Amérique contre les forces « maléfiques », « satanistes » et « pédophiles » des États-Unis, que le Pizzagate devait incarner avec des accusations fantaisistes en 2016 contre une pizzeria censée abriter un lieu d’orgies avec des enfants, contrôlé par les Clinton…
Dans l’écosystème MAGA, les réseaux sociaux et les influenceurs comme Charlie Kirk ou Joe Rogan ont joué un rôle essentiel dans les victoires de Trump en 2016 puis en 2024, notamment dans leur capacité à mobiliser de nouveaux électeurs autrefois abstentionnistes, farouchement « anti-système » et pour certains complotistes de la mouvance QAnon.
À bien des égards, le dossier Epstein est pour ces électeurs la mère de toutes les théories du complot, mêlant sexe, pouvoir, jeunes adolescentes, et des personnalités comme Clinton, Trump ou le prince Andrew. La volonté de ne pas le déclassifier est perçue comme la trahison ultime des promesses de MAGA, expliquant l’ampleur des divisions qui éclatent au grand jour. Le polémiste Tucker Carlson, le chef adjoint du FBI Dan Bongino, l’ex-journaliste de Fox News Megyn Kelly ou l’influenceur MAGA Charlie Kirk font feu de tout bois contre Pam Bondi, exigeant sa démission et criant à la trahison du message MAGA.
Si Trump lui-même n’est pas (encore ?) pris à partie, ses tentatives de tuer la polémique dans l’œuf font chou blanc, ce qui montre l’ampleur du scandale.
Conjonction de complotisme et de culte du chef, le trumpisme touche ici à sa contradiction inhérente. Il est en effet paradoxal de noter que pour tout complotiste, la théorie la plus logique pour expliquer le refus de déclassifier le dossier Epstein, celle de la protection de Trump lui-même mis en accusation, ne soit pas du tout retenue dans le monde MAGA, qui préfère des théories sur le rôle du Mossad ou de l’État profond pas encore nettoyé. La logique n’est pas le fort des complotistes, surtout quand ils sont aussi dans une dévotion totale à un homme. L’absence de cohérence intellectuelle est tout de même frappante…
Trump ne trahit jamais sa base et il n’est pas impossible qu’il décide de lâcher Bondi, à condition que ces dossiers n’aient rien d’incriminant pour lui bien entendu (il pourrait aussi déclassifier une version « purgée » de certains éléments).
Si le trumpisme est une escroquerie en ce qui concerne la défense des petits contre les grands avec une politique économique faisant tout le contraire, il est d’habitude toujours capable de retomber sur ses pattes avec le sociétal, l’immigration ou la chasse contre les « élites corrompues et l’État profond », et remobiliser ses fidèles sur ces sujets.
Les nouveaux électeurs venus à Trump sur ses promesses antisystème lui sont certes loyaux, mais à condition qu’il nettoie le « système de la corruption et des pédophiles ». Nul ne sait aujourd’hui comment réagiront ces électeurs qui se sentiraient grugés sur ces sujets plus existentiels pour eux que le pouvoir d’achat ou les taux d’intérêt.
Tel un Docteur Frankenstein, le complotisme nourri par Trump pourrait donc bien échapper à son contrôle et fracturer sa coalition plus fortement que Musk, dépourvu de troupes.
La haine du système l’emportera-t-elle sur la dévotion envers Trump si ce dernier ne décide pas de céder aux exigences de ses alliés devenus encombrants ? Voilà l’enjeu majeur de la polémique actuelle sur le dossier Epstein.



