Du rouge au brun, une génération d’extrêmes
À l’université, dans la rue ou sur les réseaux sociaux, une génération entière se polarise à un rythme inquiétant, à gauche comme à droite. Des deux côtés du spectre, elle laisse libre cours à une haine sans limites, et semble confondre courage et colère.
« Ce soir je vais à un colloque sur l’antisémitisme », m’annonce un ami. Encore un, me dis-je. Encore un débat sur les racines de l’antisémitisme – nouveau ou ancien – comme si une trentaine de siècles n’avaient pas épuisé la question. Ma génération, celle du baby-boom, avait rangé les idées antisémites dans le camp des vieux cons qui ruminent des clichés d’un vieil antisémitisme médiéval interdit de discours depuis le massacre des six millions de juifs européens, et depuis Vatican II qui avait supprimé l’accusation de déicide.
Cet antisémitisme dans la France catholique n’avait pas disparu de l’Histoire mais il était réduit au silence par un couvercle posé sur la marmite, un tabou post-Shoah.
Et, surprise ! il fait un come-back politique dans les années 80. Ce vieil antisémitisme de l’extrême-droite française du 20ème siècle, associé à l’image du maréchal Pétain, fait un retour sous les traits d’un vieux militant borgne de l’Algérie française qui, avec sa petite entreprise, produisait et diffusait des disques nostalgiques de la Wehrmacht. En 1984, il sort soudain de sa niche pour marquer les esprits aux élections Européennes : il s’appelle Jean-Marie Le Pen, et son parti le Front National. Pour illustrer à quel point on ne prenait pas au sérieux cette extrême-droite du passé, quand j’ai proposé en 1983 que Libération participe à un film d’investigation sur les réseaux néo-nazis en Europe, les dirigeants du journal d’alors ont refusé : « L’extrême-droite, c’est fini ! », m’ont-ils dit, catégoriques.
Quarante ans plus tard, l’extrême-droite est tout sauf finie. Elle ne l’est ni en France, ni ailleurs. L’extrême-droite d’aujourd’hui n’est plus un groupuscule de vieux cons de l’après-guerre, elle a rajeuni. Les 30% de Français qui annoncent vouloir voter pour une Marine Le Pen ou un Jordan Bardella en 2027 ne ressemblent plus aux troglodytes nostalgiques du Reich ou de l’Algérie française – qui entre temps sont morts de vieillesse.
Les nouveaux jeunes extrémistes de droite sont arrivés, mais ils ont changé de look, que ce soit en France ou en Europe. Exit les crânes rasés. Désormais souriants et calmes à l’image de Bardella ou Meloni, ils ont troqué leur antipathie ancestrale pour les juifs contre un nouveau racisme, un discours anti étrangers ou anti migrants. Bref, contre des gens venus d’ailleurs.
Aux États-Unis, une xénophobie « à l’ancienne » perdure, avec un vieux Trump éructant, lançant ses milices masquées arrêter des Latinos dans les cuisines des restaurants ou dans les champs de laitues, les interner et les expulser sans recours. Mais son vice-président, J. D. Vance, lui, est jeune … et pire que son mentor.
À gauche, les extrémistes ont moins de 35 ans, si l’on en croit les enquêtes sur cette nouvelle génération radicale et intolérante. Eux aussi sont aussi des jeunes cons. L’antisémitisme à gauche s’appelle antisionisme, anticolonialisme, anticapitalisme. Il transpirait parfois dans les discours de l’extrême-gauche, mais cette fois il a surgi avec violence dans un tsunami planétaire depuis le 7 octobre et la guerre à Gaza.
Christine Angot, s’interroge dans une formidable tribune publiée par Libération il y a quelques jours : « Mais qui êtes-vous les salauds qui ne condamnez pas le 7 octobre ? », demande-t-elle aux étudiants de l’université Paris VIII. Des jeunes donc, qui, au cours d’un meeting pro palestinien, il y a trois semaines, ont applaudi aux massacres, tortures et viols perpétrés et filmés par le Hamas. « Vous pensez vraiment que le 7 octobre n’est pas à regretter ? Vous êtes les nouveaux salauds de la France moisie… Pour vous le 7 octobre c’est une très bonne chose, ils ne l’ont pas volé leur pogrom. D’ailleurs ce n’est même pas un pogrom pour vous, la CGT l’a bien expliqué, vous êtes du bon côté. Vous avez le sens de l’époque. Vous êtes la nouvelle meute », s’écrie Christine Angot.
Christine Angot met la CGT dans le sac des nouveaux salauds qui nient la vérité. Notre humoriste préférée, Sophia Aram, fonce quant à elle contre la CGT TV qui attaque les journalistes qu’elle est censée défendre. En l’occurrence une journaliste de France 3 qui aurait manqué de « déontologie » dans un reportage sur l’hommage aux victimes du 7 octobre. Selon la CGT elle se serait rendue coupable de parti-pris. Comme si, dans un reportage sur les attentats de 2015, une journaliste n’aurait pas été assez « équilibrée » avec les terroristes de Daesh se moque Sophia Aram.
La CGT Spectacle est aussi intervenue cette semaine pour dénoncer le concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël invité par la Philharmonie de Paris le 6 novembre, demandant une « mise au point » publique sur scène. La CGT, notre nouvelle police des idées a reçu en boomerang une pétition de 20 000 personnalités de la musique classique, un communiqué très ferme de la Philharmonie, et le concert a eu lieu. Quelques manifestants pro Palestine ont allumé des fumigènes pour tenter de perturber le concert. Du feu au milieu d’un millier de personnes dans une salle de concert ? L’ineffable Manon Aubry trouve cela normal : « Je ne condamne pas », assume l’élue LFI … indifférente à la musique, et, surtout, à la sécurité de ses concitoyens.
De l’autre côté de l’Atlantique, la censure d’extrême-gauche a commencé depuis longtemps : le « politiquement correct » sert à interdire, à censurer les idées et les professeurs qui n’épousent pas la doctrine anti homme blanc et anti Occident qui règne sur les campus. Depuis deux ans, au nom d’une solidarité opportuniste avec la Palestine, le « politiquement correct » s’est transformé en maccarthysme, en chasse aux sorcières visant à exclure Israéliens ou juifs américains des universités.
Ce mouvement de terrorisme intellectuel a même impacté le New York Times, qui a reçu une lettre signée par des centaines d’écrivains ou personnalités (dont Rima Hassan), attaquant le respectable quotidien pour, écrivent-ils, une couverture biaisée, trop pro-Israël de l’actualité depuis le 7 octobre. Ces signataires méritent d’être classés dans « les nouveaux salauds » désignés par Christine Angot : ils demandent, entre autres, que le New York Times cesse de publier des enquêtes sur les viols du Hamas le 7 octobre. Ils laissent entendre que les viols des Israéliennes n’ont pas eu lieu quand, pour une fois dans l’Histoire, les violeurs ont filmé en direct la plupart de leurs crimes. « On ne vous proposera plus nos papiers ! », ont même menacé les auteurs signataires. Réponse imparable et ciselée de la direction du journal : « Ah, nous n’avions pas vu que vous étiez publiés dans nos colonnes … ».
Je me dis cependant que l’on peut rester optimiste. Le phénomène n’est pas nouveau, notre génération avait aussi défendu des causes indéfendables quand, par exemple, on était devenus maoïstes sans vouloir savoir que Mao avait été le plus grand criminel du XXe siècle, devant Staline et Hitler en nombre de millions de morts.
L’essayiste Jean Birnbaum propose un nouveau nom pour ce fanatisme d’aujourd’hui à l’extrême gauche : Le « stalinisme zombie », en référence au « catholicisme zombie » conceptualisé par Emmanuel Todd après les attentats de 2015.
« Il y a mille raisons d’être révoltés, mais c’est une espérance qui finit dans un fossé sanglant. La gauche, à chaque fois que vous commencez à taire une vérité ça se termine très mal. Cela fait un siècle que vous faites le ménage en traitant de fasciste quiconque s’écarte de la ligne », écrit-il dans Le Point.
Patience donc, il faut que jeunesse se passe …



