Elias Sanbar : « la France ouvre la voie »
À quelques jours de la Conférence de l’ONU sur la solution à deux États, l’écrivain Elias Sanbar (*) estime que la reconnaissance de la Palestine par la France « ouvre une faille nouvelle au sein des pays occidentaux ». Pour l’ancien ambassadeur de la Palestine à l’Unesco, cette échéance peut enrayer l’effacement de la cause palestinienne.
Propos recueillis par Pierre Benoit.
Comment expliquer l’attitude agressive de Benjamin Netanyahou vis-à-vis d’Emmanuel Macron ?
Je crois que c’est une réaction de dépit, tout comme la suppression des visas pour la délégation palestinienne. C’est vraiment du dépit. Ces réactions disent deux choses, d’une part la vexation, les États-Unis et Netanyahou sont vexés à juste titre. Et cela confirme que la décision de Macron était vraiment la bonne. Si, comme on l’entend à droite et à gauche de la part de certains pseudo-sceptiques il ne s’agit que de symbole, alors, on ne comprend pas pourquoi cela provoque de telles réactions. Et je crois que ce n’est pas fini : il y aura d’autres mesures de la part des Américains et des Israéliens pour nous montrer que cette mesure est tout sauf symbolique, qu’elle les gêne et donc qu’elle ne constitue une étape significative. C’est une bonne chose que la France ait pris l’initiative, et surtout, j’en suis certain, les Français vont entraîner avec eux d’autres reconnaissances qui ne seraient pas venues s’il n’y avait eu au préalable celle de Paris.
Le Premier Ministre israélien donne l’impression de ne pas avoir pris conscience de l’isolement de son pays…
C’est assez paradoxal. Israël est très isolé, il est en train de perdre énormément, moins en termes d’image que de perception. Par contre, il ne faut pas oublier que dans un rapport de force concret, l’appui aveugle, absolument inconditionnel des États-Unis fait qu’Israël ne va pas perdre si facilement. À ses côtés, il y a une grande puissance qui lui souffle « continue, on te couvre ». D’où le paradoxe : l’affaiblissement va venir, ces crimes, ce génocide, vont se payer mais nous n’y sommes pas encore. En attendant, malheureusement, les morts vont s’accumuler.
Quel serait le marqueur d’une réussite pour cette conférence sur la Palestine ?
La réussite réside déjà dans le fait qu’elle se tienne. C’est également le fait que les Palestiniens ne sont pas tombés dans le piège qui aurait consisté à réclamer le transfert de cette session à Genève. Ils auraient pu le faire. En 1988, Arafat avait déjà été interdit d’accès et l’Assemblée générale s’était déplacée au siège de l’Onu à Genève. Il ne fallait pas tomber dans ce piège parce que cela aurait retardé la réunion et facilité de nouvelles pressions américaines et israéliennes. Le fait que la délégation palestinienne ne bouge pas, avec l’ambassadeur Mansour à New York, permet au vote de se dérouler. S’il le faut, le président Abbas s’adressera à l’Assemblée générale en vidéo.
Cela va donc se faire et c’est une rupture. Une rupture pas seulement par le nombre. Sur les 195 membres de l’Onu, la Palestine a déjà recueilli 148 reconnaissances. Elle en a même plus de que l’État d’Israël, ce que peu de gens savent. Là, ce qui est important c’est qu’une faille nouvelle s’ouvre au sein des pays occidentaux. La reconnaissance de la France est importante, bien sûr. Mais vient ensuite celle du Canada. C’est un énorme retournement, depuis toujours, la Canada votait contre la Palestine. L’Australie ensuite, c’est un continent et pas seulement une voix à l’Onu, Canberra avait exactement la même politique que les Canadiens : obstruction systématique à toute décision palestinienne. Enfin, les Anglais ! Dieu sait s’ils ont pris du temps… car leur responsabilité historique dans la tragédie palestinienne est énorme. Ce n’est pas seulement le fait que quatre nouvelles voix se sont prononcées en faveur de la reconnaissance. Il y a là une fracture.
Cette conférence peut-elle enrayer l’effacement de la cause palestinienne au regard de ce qui se passe à Gaza, et en Cisjordanie, où Israël proclame sa souveraineté ?
Il y a une course de vitesse, c’est indéniable. Malheureusement, je ne crois pas que la reconnaissance va de façon mécanique arrêter le massacre. Au contraire, la reconnaissance pourrait pousser les Israéliens à se déchaîner plus encore. Cela fait deux ans qu’Israël se venge sur les civils. Israël se venge sur les civils parce qu’il n’arrive pas à venir à bout du Hamas, c’est clair. Le Hamas est toujours là, Israël passe son temps à annoncer sa destruction, et il est là. Il y a une vengeance systématique, quotidienne contre les populations civiles au premier rang desquelles les enfants. Il peut y avoir des représailles. Pour Israël, cela va rendre plus compliqué encore l’après Gaza. Israël est en train de perdre le statut privilégié qu’il a gardé pendant des décennies. Il l’a quasiment déjà perdu.
Cette reconnaissance de la Palestine ne pose-t-elle pas la question de son espace territorial ?
Oui, si vous dites « je reconnais un pays », vous devez dire trois choses. D’abord quelle est sa capitale, puis quelles sont ses frontières, enfin, quelle est sa continuité territoriale, c’est-à-dire, le territoire sur lequel s’exerce sa souveraineté.
Vous dites « territoires ». On parle toujours de ceux qui ont été occupés après la guerre des six jours de 1967 ?
L’ONU n’a pas à intervenir, ce n’est plus la question de l’ONU. Si vous reconnaissez le pays en tant que pays existant, mais néanmoins occupé et que vous définissez les frontières, celles de 1967, Jérusalem-est pour capitale, ainsi de suite, à ce moment-là vous avez reconnu ce pays et vous êtes tenu à travailler pour mettre fin à cette occupation. Le fait que ce pays soit occupé n’empêche pas de le reconnaître.
Dans une lettre à Macron, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas évoque l’action du Hamas en prenant ses distances. Il accepte aussi l’idée de reprendre la gestion de l’enclave de Gaza. Pas facile à imaginer, non ?
Je constate que le Hamas a donné son accord pour que la totalité de la bande de Gaza soit administrée par des personnalités palestiniennes civiles indépendantes. C’est un début de réponse.
Comment imaginez-vous la fin de la guerre, sans parler de l’après Netanyahou ?
L’avenir de Netanyahou appartient aux Israéliens, à eux de le dire. Tout comme les Palestiniens ne supporteraient pas que les Israéliens disent voilà, nous allons dire qui va gérer Gaza, ce n’est pas à eux de s’exprimer. Si les otages sortent avec la mise en place d’un cessez-le-feu, je pense que la situation pourrait se normaliser dans la mesure du possible. Mais, après ces deux années terrifiantes, on ne peut pas imaginer que cela va se faire rapidement.
Netanyahou perdure parce que ça va mal. Mais il n’a plus les moyens de continuer. S’il s’embarque dans l’accord que les Américains semblent vouloir obtenir, il sera lâché par les colons. Sa majorité tient parce qu’il a l’appui des mouvements de Ben Gvir et de Smotrich, qui sont d’authentiques fascistes, déclarés et revendiqués. Tôt ou tard, ils vont le lâcher, ils l’ont dit.
Quelle lecture faites-vous de l’attentat de Doha qui visait l’équipe des négociateurs du Hamas ?
L’opération israélienne à Doha vient confirmer s’il en était besoin deux choses : la première est qu’Israël n’a jamais vraiment souhaité négocier une trêve. Il a joué la montre, jusqu’au moment où il est clairement apparu que les États-Unis négociaient de leur côté la conclusion d’un accord. Conscient d’une possibilité de trêve imposée aux deux parties par Washington, Israël a décidé de liquider les négociateurs du Hamas eux-mêmes.
La seconde chose est le constat que Netanyahou a le pouvoir de mettre Washington devant le fait accompli sans risque de représailles de la part de Trump. L’impuissance complice inaugurée par Biden continue malgré les fanfaronnades de Trump.
(*) Elias Sanbar, « La dernière guerre ? » – Edition Gallimard



