Enquête : les profs vident leur sac
Publiée le 7 octobre par l’OCDE, l’étude TALIS marque un nouveau palier dans la démoralisation qui gagne le corps professoral français. Loin de la sclérose gouvernementale du moment, l’avenir du pays se mesure aussi à l’aune à cette étude.
Nous savions la crise de vocation profonde chez les professeurs. Tous l’écrivent et le ressentent. L’intérêt singulier de l’enquête TALIS (Teaching and Learning International Survey) repose sur l’étendue de son échantillon représentatif : près de 280.000 enseignants interrogés dont 3.766 professeurs de collège et 2.246 enseignants du premier degré.
Peut-on qualifier les résultats d’inquiétants ?
Oui, si l’on en juge par le différentiel négatif (quels que soient les critères retenus) par rapport à la moyenne de l’OCDE. Seulement 4% des profs estiment leur travail valorisé et reconnu contre 22% pour ceux des pays de l’OCDE. Par ailleurs, 27 % se disent satisfaits de leur rémunération contre 39% ailleurs dans l’OCDE en moyenne. Enfin, 59% s’estiment heureux de leurs conditions de travail, soit une chute de 21 points en 6 ans. Il s’agit là d’un cataclysme que rien n’arrête, sous les yeux d’une société amorphe, et dont on peine à mesurer toutes les conséquences sociales et politiques à court terme.
Bien sûr, les enseignants prennent encore plaisir à éduquer et transmettre … quand ils ne sont empêchés, ce qui est le cas de 79% d’entre eux. Mais là encore, ils occupent une pâle avant-dernière place au pays de Victor Hugo, Louise Michel ou Jean Zay. Mettre fin à cette Berezina et s’adapter à des publics de plus en plus hétérogènes nécessiterait une formation initiale et continue de qualité. Mais là encore, patatras : un jeune enseignant sur deux s’estime satisfait de la formation reçue contre une moyenne de 75% dans le reste de l’OCDE. Comment en sommes-nous arrivés là, alors que ce diagnostic est posé depuis désormais 25 ans ?
L’institution scolaire est une organisation sociale sensible, qui alerte plus précocement que les autres sur les fragilités en devenir de la société. Elle atteint aujourd’hui les limites de ses capacités d’absorption d’une société en crises. L’instabilité ministérielle chronique lui coûte davantage qu’aux autres. Les surcharges administratives dont les enseignants du 1er degré se plaignent sont un facteur de découragement démultiplié. L’acquis législatif sur l’inclusion scolaire de 2004, faute d’un périmètre correctement défini devient un facteur de démoralisation, devant la montée de cas psychiatriques lourds que l’on appelle parfois avec pudeur « santé mentale ». Les gouvernements successifs mais plus généralement la société, ont assisté à un effondrement consenti, pensant que seuls les enseignants en paieraient la facture. En réalité, piètre calcul, c’est l’ensemble de l’édifice qui retombe sur la jeunesse et le pays de manière collective.
Il ne peut y avoir une école de qualité en faisant l’économie d’un corps professoral reconnu et attractif. Cette dernière étude vient le confirmer une fois encore. La droite est coupable d’avoir délaissé l’école au nom de considérations idéologiques étriquées et d’un entre-soi social délétère. La gauche l’est dans une bonne mesure en ayant refusé de se saisir d’une réforme de l’État et d’une mise à jour des services publics, seules considérations à même de pouvoir correctement payer les enseignants en revenant sur le sacro-saint statut d’après-guerre, devenu un repoussoir absolu pour les nouvelles générations. Bien sûr, tout n’a pas été loupé au cours de la dernière décennie : dédoublement des classes élémentaires en zones prioritaires, réaffirmation de l’école comme d’un sanctuaire laïque sous Gabriel Attal, l’intégration des questions de sécurité devant la montée des violences dans les établissements scolaires. Mais sans vision, sans planification des moyens, sans prise en compte d’une fragmentation territoriale rendant caduque bien des circulaires nationales, l’école a été laissée en jachère.
Pendant que l’opinion se concentre à raison sur le triste spectacle politique actuel et l’immaturité de la classe politique, les enseignants poursuivent leurs missions en silence … mais pour combien de temps ?



