Epstein : décence et indécence
L’indignation devant les crimes d’Epstein – et la complicité de ceux qui savaient mais continuaient de le voir – est légitime, élémentaire, même. Mais les réactions au scandale charrient aussi de sinistres réminiscences.
L’affaire Epstein a tout pour attirer l’attention d’un public assoiffé d’histoires scandaleuses. Tout y est : l’ascension d’un escroc au cœur de la finance américaine, un réseau pédocriminel qui implique des hommes politiques, des familles royales européennes, des personnalités du show-business et de l’intelligentsia, le tout se concluant par un suicide suivi d’un rapport d’autopsie critiqué par la famille du défunt… Avec, au centre du cyclone, la figure d’un président américain qui tente frénétiquement d’allumer des contre-feux.
Commençons par dire, c’est évident, que le principal personnage de l’histoire est un criminel indéfendable. Et que ceux qui l’ont fréquenté (en connaissance de cause) sont gravement coupables.
Mais les demandes légitimes de justice de la part de citoyens choqués charrient autre chose. Il y a la haine d’une élite, financière ou autre, qui se croit tout permis. Il y a la complaisance salace des médias bien-pensants, toujours prêts à penser à mal. Il y a les amateurs de lynchage, toujours prêts à monter leur potence. Il y a les voyeurs toujours nombreux en place de Grève. Il y a les complotistes toujours en recherche de coups tordus. Et puis il y a les égouts… pardon ! Les réseaux.
Antisémitisme et fantasmes complotistes
Ceux-là déversent ces jours-ci une obsession ancestrale : la haine du Juif. L’antisémitisme le plus virulent s’exprime partout, anonymement, sur la toile. Deux minutes à parcourir ces sites et on y voit la vieille antienne des Juifs sacrificateurs d’enfants, dont les premières occurrences remontent au XIIe siècle. Les délires les plus fous y sont déversés, sur de prétendus meurtres organisés par une élite « sioniste », qui tirerait les ficelles du monde par la finance et les médias.
L’hystérie collective va jusqu’à jeter en pâture chaque nom cité dans les quelque trois millions de documents révélés par le Department of Justice. Il suffit d’être mentionné une fois dans cette masse de documents pour être soupçonné d’avoir participé aux orgies qu’Epstein organisait sur son île. Certes, les médias font leur travail, souvent honnête. Mais il appartient surtout à la justice d’enquêter si elle estime que des faits délictueux ont été commis. En attendant, l’absence de vérité établie devrait conduire les observateurs un peu sérieux à plus de prudence, sinon de décence. La haine de la foule ne guide jamais les peuples dans la bonne direction. Il faudra un jour écrire ce que ce défoulement collectif dit de notre époque, de sa violence et de ses pulsions les plus sordides. Comme l’avait bien dit Camus, il restera toujours un rat, quelque part, porteur du bacille de la peste.



