Epstein et le complotisme
Cette affaire glauque et fascinante paraît conforter les complotistes dans leurs croyances. Mais la suite des événements montre qu’il n’en est rien.
Tout y est, donc : élites corrompues, criminalité sexuelle, collusions louches, solidarité des gens de pouvoir. L’affaire Epstein paraît, à beaucoup d’égards, confirmer les schémas cauchemardesques répétés à longueur de réseaux sociaux par les sphères complotistes. Jeffrey Epstein était un pédocriminel avéré, qui a protégé ses ignobles turpitudes derrière le paravent d’un aréopage de puissants, chefs d’État, têtes couronnées, ministres, financiers, intellectuels, artistes ou créateurs, tous complices, aveugles ou imprudents.
Une affaire qui nourrit les récits complotistes
Nous ne sommes pas loin des tableaux horrifiques brossés par les sectateurs du réseau d’extrême droite QAnon, selon lequel une guerre secrète opposerait Donald Trump aux élites implantées dans le gouvernement – l’État profond ou Deep State – alliées aux milieux financiers et aux médias, qui commettraient des crimes pédophiles sous la protection d’un establishment progressiste où le couple Clinton aurait joué le rôle de chefs d’état-major secret. Et pour boucler le raisonnement, on assure qu’Epstein aurait été assassiné dans sa cellule par ces forces obscures pour l’empêcher de parler.
Comment lutter ? En rappelant d’abord que le complotisme, qui consiste à voir des complots là où il n’y en a pas, n’exclut en rien l’existence de vrais complots. Celui d’Epstein est avéré. L’histoire en est émaillée, depuis l’assassinat de César jusqu’aux complots contre tel ou tel puissant contemporain. À cette différence près : dans les sociétés ouvertes, les complots finissent par être dévoilés, même dans les États-Unis de Trump.
C’est sous la pression des médias et de l’opinion que le président américain a dû rendre publics les documents relatifs à l’affaire Epstein, alors même qu’il craignait qu’on mette le projecteur sur ses propres relations avec le milliardaire pédocriminel. Il l’a fait en tentant de noyer la vérité sous une avalanche confuse de documents disparates et innombrables qui rendent l’affaire opaque. Mais il l’a fait quand même, alors qu’il ne le voulait pas, lui-même pris la main dans le sac, coupable des connivences qu’il reprochait aux démocrates.
Complotisme et complots réels : la distinction
Une fois ce réservoir à secrets débondé, la mécanique démocratique se met en marche. Les journalistes enquêtent, l’opinion s’informe et la justice, le cas échéant, prend le relais. Tout-puissants qu’ils soient, les puissants ne peuvent arrêter cette machine. Contrairement aux fantasmes des complotistes, il n’y aura pas d’impunité, d’omerta ni d’étouffement. S’ils sont coupables, la sanction finit par tomber sur les hommes de pouvoir comme sur les autres. Ainsi, peu à peu, la distinction s’établit entre les criminels, les complices du crime, les aveugles volontaires, les imprudents et ceux dont le nom est cité de manière fortuite.
Nulle omerta, nulle chape de plomb qui viendrait occulter les crimes ou fournir l’impunité aux protagonistes. C’est au sein des régimes tyranniques que les complots restent cachés et les criminels impunis. Beaucoup moins dans les démocraties. Ainsi l’affaire Epstein se retourne. Mise au grand jour, suivie des poursuites judiciaires subséquentes, elle démontre que les institutions démocratiques ne sont pas un vain mot et, finalement, que la démocratie fournit le meilleur remède à ses propres insuffisances.



