Esprit Pélicot es-tu là ?

par Sylvie Pierre-Brossolette |  publié le 26/11/2025

Les chiffres continuent de tomber, accablants : le nombre des féminicides augmente, celui des violences faites aux femmes ne faiblit pas. Où est l’engagement suscité par le procès Pélicot ?

Autel dédié à Inès Lara Mbappé à Malakoff, le 25 novembre 2025, en mémoire d'Inès Mbappé, victime d'un féminicide, le 13 novembre 2025. (Photo : Daniel Perron / Hans Lucas via AFP)

Plus jamais ça ! On avait espéré un sursaut grâce à l’indignation provoquée par le martyr subi par Gisèle Pélicot et son appel à la société pour qu’elle réagisse. On a l’impression, hélas confirmée par les statistiques, que pas grand-chose ne change du côté des violences faites aux femmes. Quatre femmes ont ainsi été tuées par leur compagnon le même jour jeudi dernier, dans une relative indifférence.

Les chiffres sont là : une hausse de 11% des féminicides selon la Mission interministérielle pour la protection des femmes (MIPROF) qui ajoute dans son dernier rapport des détails glaçants : une femme victime toutes les deux minutes de viol, de tentative de viol ou d’agression sexuelle, et toutes les 23 secondes de harcèlement sexuel, d’exhibition sexuelle ou d’envoi non sollicité de contenus à caractère sexuel. La Fondation des Femmes estime que trois millions de Françaises déclarent ainsi chaque année avoir subi des violences. N’en jetez plus…

Malgré tous les efforts affichés par les gouvernements successifs, la « grande cause du quinquennat », deux fois réaffirmée, semble impuissante à endiguer un phénomène de société dramatique. Lors de journée internationale du 25 novembre, consacrée à la lutte contre les violences faites aux femmes, les déclarations se sont multipliées pour déplorer la persistance d’un fléau qui tue plus de 100 femmes par an et en détruit des milliers d’autres. Comment est-ce possible après la prise de conscience qu’on avait cru déterminante à la suite du procès Pélicot ?

Ce n’est pourtant pas une fatalité. En Espagne, par exemple, des résultats ont été obtenus, après une mobilisation citoyenne – et financière – considérable. En France, de Grenelle en rapports, de promesses en projets de loi, rien ne bouge vraiement. Quelques progrès ici ou là, mais aucun dispositif déterminant pour vaincre la masculinité toxique.

Comme d’habitude, ce sont à la fois les moyens et la volonté qui manquent. On peut annoncer le déploiement de bracelets électroniques et de téléphones grave danger, s’il n’y a pas de forces de l’ordre en nombre suffisant pour accourir, les femmes restent sans protection. Idem pour les dépôts de plainte : les officiers de police judiciaire sont débordés par de multiples dossiers et celui des victimes de violences restent souvent en dessous de la pile. Avant qu’une enquête ait pu enfin être déclenchée (quand elle l’est !), la plaignante est déjà parfois morte.

Faute de temps et d’argent, 94% des plaintes pour viol sont classées sans suite, 1% aboutissent à une condamnation. Si policiers et gendarmes sont supposés être désormais formés pour accueillir les victimes, ils ne sont guère mobilisés pour consacrer les moyens de leur commissariat à des « drames conjugaux » quand ils sont sollicités par des dossiers qui leur paraissent plus urgents ou plus graves. Ainsi les parquets, faute d’éléments mis à leur disposition, concluent trop souvent à des « infractions insuffisamment caractérisées ».

Mais la peur du gendarme ne pourrait suffire à éradiquer des pratiques ancestrales, cette fameuse « culture du viol » dénoncée par les féministes. Un ensemble d’actions pour faire bouger la société est nécessaire. C’est l’objet de la proposition de loi-cadre transpartisane déposée cette semaine à l’Assemblée nationale. Il s’agit de prendre le problème sous tous ses aspects, y compris éducatifs. On attend depuis plus de 20 ans que l’école, comme le prévoit la loi, joue son rôle de prévention en formant les jeunes esprits au respect de l’autre…

Prévention, protection, formation, sanction… Tout cela coûte cher. Les mouvements féministes estiment l’addition à trois milliards. Par ces temps de disette budgétaire, on ne peut guère compter sur des progrès de cette ampleur en faveur du « deuxième sexe ». Simone de Beauvoir elle-même le disait : « Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ». On n’en est pas encore là, mais on s’en rapproche…

Sylvie Pierre-Brossolette

Sylvie Pierre-Brossolette

Chroniqueuse