États-Unis : bâillon trumpiste sur les médias

par Sébastien Lévi |  publié le 21/09/2025

Le renvoi de Jimmy Kimmel par la chaîne ABC, propriété du groupe Disney, illustre le dilemme auquel font face de nombreux médias : leur dépendance croissante vis-à-vis des grands groupes sape la nature même de leur mission.

Le président américain Donald Trump s'adresse aux médias sur la pelouse de la Maison-Blanche, le 21 septembre 2025, avant de se rendra à la cérémonie commémorative en hommage au militant conservateur Charlie Kirk. (Photo de TASOS KATOPODIS / Getty Images via AFP)

Les renvois successifs de Steven Colbert par CBS et de Jimmy Kimmel par ABC, sans oublier ceux de plusieurs journalistes chevronnés, dessinent une tendance lourde. Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, les journalistes Jim Acosta de CNN, Terry Moran de ABC ou Matthew Dowd de NBC ont ainsi été renvoyés pour des motifs aussi variés que fantaisistes. Des choix arbitraires qui dissimulent mal une volonté tenace de réduire au silence toute parole critique envers Trump et son gouvernement. Cette tendance à la capitulation réactive ou préventive s’est aussi traduite par des accords à l’amiable entre ABC ou CBS et Trump, pour acheter la mansuétude du président et l’abandon de poursuites judiciaires qu’il avait entamées sans aucun fondement solide.

Face à ce pouvoir autoritaire, la faillite des médias traditionnels, désormais visible en pleine lumière, inquiète à plusieurs égards : outre le manque de courage de leurs dirigeants, cette reculade générale souligne autant la faiblesse des garde-fous institutionnels américains que l’impasse du modèle économique de ces médias, qui gagnent en moyens financiers ce qu’ils perdent en indépendance éditoriale.

Le Washington Post est aux mains de Jeff Bezos (Amazon/ Blue Space), CBS appartient à Larry Ellison, PDG d’Oracle, ABC à Disney, NBC à Comcast et CNN à Time Warner. Autant de groupes qui avaient promis indépendance et moyens financiers aux médias qu’ils possèdent, avec une « muraille de Chine » entre l’actionnariat et les journalistes, et qui ont besoin de la commande publique ou d’autorisations gouvernementales pour concrétiser des fusions.

Ce modèle vicié pouvait survivre avec ses insuffisances tant que le pouvoir politique n’abusait pas de sa puissance et respectait l’indépendance des journalistes, ce qui a longtemps été le cas dans l’histoire américaine. Or l’administration Trump de 2025, dont le moteur est la vengeance et la volonté de mettre au pas toute critique, n’a pas les pudeurs de ses prédécesseurs, y compris les siennes lors de son premier mandat. Il entend utiliser tout le pouvoir dont il dispose pour faire plier ces groupes les uns après les autres … et il y parvient sans encombre grâce à leur cupidité qui les conduit à la servilité.

Cette atteinte à la liberté d’expression révèle une nouvelle fois l’illusion de la croyance quasi religieuse qu’ont les Américains en leurs institutions. Cette confiance peut d’ailleurs expliquer leur lenteur, voire même leur incapacité à réagir. Elle est aussi le meilleur allié de Trump pour faire fi des contrepouvoirs et des cadres qui n’avaient pas été conçus pour résister à un assaut coordonné, organisé par un pouvoir autoritaire.

Pierre Benoit a très justement décrypté les ressorts et l’ampleur de l’internationale MAGA à l’œuvre pour instrumentaliser de la mort de Charlie Kirk. Cette réalité américaine doit servir de signal d’alarme aux grandes démocraties, qui sont toutes confrontées à des enjeux similaires.

SEBASTIEN LEVI

Sébastien Lévi

Correspondant aux États-Unis