Europe : le cavalier seul du chancelier Merz
On a mis en exergue les déclarations apaisantes de l’Américain Marco Rubio à Munich. Mais le discours le plus frappant a été prononcé par Friedrich Merz, qui a affirmé avec force l’autonomie allemande au sein de l’UE, quitte à inquiéter la France.
D’une année sur l’autre, la conférence de Munich sur la sécurité est devenue le baromètre de la géopolitique européenne. En 2025, le vice-président américain JD Vance sonnait la charge contre une Europe privée de liberté d’expression, incapable de se défendre. Cette année, le secrétaire d’État Marco Rubio a appelé les Européens à rejoindre le combat de Trump en termes plus mesurés : « Nous sommes unis par les liens les plus profonds que des nations puissent partager, par des siècles d’histoire commune (…) Nous pouvons parfois paraître un peu directs et pressants, c’est parce que nous sommes profondément soucieux de votre avenir et du nôtre. Notre destin commun nous attend ».
Un « siècle occidental » revendiqué
Lorsque Marco Rubio évoque l’entrelacement des liens transatlantiques, c’est pour fixer l’enjeu : construire un nouveau « siècle occidental ». Bien qu’il s’en défende avec son discours de réassurance, le secrétaire d’État plaide encore pour une vassalisation douce de la vieille Europe. Il a déclenché une salve d’applaudissements. Pourtant, il n’a pas parlé de démocratie.
À l’ouverture de la conférence, le chancelier Friedrich Merz a, lui aussi, plaidé pour reconstruire la confiance transatlantique tout en rejetant la guerre culturelle conduite par le mouvement MAGA. Dénonçant les fantasmes hégémoniques des États-Unis et le révisionnisme russe sur l’Ukraine, il prône une logique de partenariat avec Washington. « Plus jamais seul », c’est son leitmotiv pour adapter l’Allemagne au monde d’aujourd’hui. Une adaptation qui passe par une autonomie industrielle, militaire et numérique.
Paris et Berlin face au réarmement
Le message n’est pas nouveau. Merz s’en prend à ceux qui sous-estiment le poids du partenariat avec Washington ; il se refuse à imaginer froidement une perspective de rupture. Au soir de son élection, à pareille époque, il disait le contraire en parlant sans détour d’une émancipation vis-à-vis des États-Unis. Il était l’homme de droite en rupture avec Angela Merkel, qui allait faire évoluer le vieux parti chrétien-démocrate et son attachement si fort au lien transatlantique. Bien avant les frasques de Trump – discours de la Sorbonne de Macron en septembre 2017 –, la France s’est investie pour engager l’autonomie stratégique de l’UE.
À Munich, Macron et Merz ont affiché leurs divergences. Le chancelier allemand a annoncé plusieurs centaines de milliards d’euros sur plusieurs années pour la création de l’armée conventionnelle « la plus puissante d’Europe ». « Une armée capable de tenir bon si nécessaire ». À Paris, on s’interroge.
En coulisses, Friedrich Merz critique la France qui demande un emprunt européen pour faciliter le réarmement ; Berlin répond que le vrai sujet est celui de la productivité et que sa priorité est de parachever la réforme des structures de l’UE. La France rétorque en critiquant la dépendance de Berlin vis-à-vis de la Chine et réclame plus de protectionnisme à l’intérieur du marché européen. Dernier indice : Paris et Berlin ont deux projets militaires en commun, un avion de combat et un char de nouvelle génération. Ils traînent dans les cartons depuis près de dix ans : plus personne n’en parle.
Endettement et réforme, les lignes de fracture
On peut égrainer encore la litanie des griefs. Ils convergent tous autour de deux gros mots : l’endettement, la réforme. Berlin estime que le niveau du service de la dette est inacceptable : 15 % du budget annuel de l’UE (depuis le « dérapage » dû au Covid). Ensuite, la « réforme », autrement dit la répartition des budgets : trop d’argent à l’agriculture, pas assez pour la compétitivité industrielle.
La tension entre Paris et Berlin est allée crescendo depuis l’été dernier. Ce n’est pas un hasard si elle a atteint son point culminant en décembre avec l’accord du Mercosur, refusé in fine par Paris. Négocié depuis plus de vingt ans, ce dossier a mis à vif les nerfs des agriculteurs français et belges.
Cette rebuffade française a été très mal prise par l’équipe de Friedrich Merz, pour qui l’agriculture ne peut prendre en otage la politique générale de l’Union. En 2025, les exportations allemandes vers la Chine ont chuté de 12 % pour la seule période de janvier à septembre. Le marché automobile est en difficulté. Les États-Unis restent le premier marché d’exportation pour les produits manufacturés allemands. Le trou d’air rencontré sur le marché d’exportation chinois ne sera sans doute pas passager, compte tenu des ambitions de croissance affichées par Xi Jinping.
L’Allemagne va devoir revoir son modèle industriel, fondé jusqu’à peu sur la machine-outil et l’automobile. La spectaculaire relance d’une industrie militaire à moyen terme pourrait pousser Berlin à jouer « solo », contrairement à la promesse de Friedrich Merz qui répète à l’envi « plus jamais seul ». C’est bien cela qui est source d’inquiétude à Paris : qu’elle devienne concurrente de la France sur les marchés de l’armement.



