Europe : l’extrême-droite aux portes du pouvoir

par LeJournal |  publié le 31/10/2025

L’extrême-droite européenne n’est plus seulement le symptôme inquiétant d’une crise identitaire et sociale. Grâce à son discours xénophobe et anti-élites, forte d’une expérience de plusieurs décennies, elle pose désormais sa candidature au pouvoir dans l’Union. Tour d’Europe de ces droites extrêmes emmenées par des leaders aux profils éclectiques.

Nigel Farage, leader de Reform UK; Herbert Kickl, chef du FPÖ (Parti libéral autrichien); Alice Weidel, présidente de l'AfD (Alternative pour l'Allemagne); Santiago Abascal, chef du parti espagnol Vox ; Giorgia Meloni, Première ministre italienne; Viktor Orban, Premier ministre hongrois; Geert Wilders, chef du parti néerlandais PVV (Parti pour la liberté); Jordan Bardella, président du RN. (Photos ©AFP)

Une hirondelle fait-elle le printemps ? Le recul subi par Geert Wilders, le leader nationaliste des Pays-Bas, montre que la montée de l’extrême-droite n’est pas linéaire et que la résistance est possible. Mais ce dernier vote fait figure d’exception sur le continent. Derrière ses deux précurseurs Viktor Orbán et Giorgia Meloni, qui gouvernent l’Italie et la Hongrie, l’extrême-droite a désormais l’ambition d’exercer le pouvoir dans la majorité des pays européens. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en France, elle est la favorite des prochaines élections. En Belgique, en Espagne, en Autriche et même aux Pays-Bas, elle est une force incontournable. Souvent non-conformistes, ses leaders sont très différents et agissent dans des situations disparates. Mais partout elle joue un rôle crucial sur l’échiquier politique.

L’immigration, socle du populisme nationaliste

On attribue souvent sa progression à la crise sociale et à la relative impuissance des élites européennes. Mais que le pays soit riche ou pauvre, que les inégalités soient fortes ou contenues, que les autres partis soient ou non en crise, un seul thème fédère le populisme nationaliste en Europe : le rejet de l’immigration. Partout, au-delà des nuances d’une idéologie nationaliste malléable, c’est la rhétorique xénophobe et anti-islam qui forme le socle de leurs succès électoraux. Et comme une preuve corollaire, le seul pays où elle a été renvoyée à la marginalité est le Danemark, où les sociaux-démocrates de Mette Frederiksen ont rétabli leur domination en adoptant une politique migratoire très restrictive au nom de la défense de l’État-providence.

L.J.

Tour d’Europe des leaders et partis

Allemagne : Alice Weidel, la vitrine moderne

Les plus optimistes dresseront un portrait paradoxal d’Alice Weidel, la coprésidente de l’AfD, pas franchement orthodoxe dans la galerie des nostalgiques de l’ordre ancien. Lesbienne vivant en Suisse avec sa compagne d’origine sri-lankaise, elle incarne une nouvelle figure de l’extrême-droite, contribuant à sa banalisation sur fond de libéralisme sociétal. Dans l’ex-RDA, à l’est, son parti est régulièrement crédité par les sondages de près de 40% des intentions de vote et de 20% à l’ouest, ce qui le place devant les conservateurs de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD. Dans la foulée du mouvement xénophobe Pegida, plus informel et particulièrement présent à l’Est, elle incarne la réaction d’une partie du corps social contre l’Islam et ses branches radicales, à qui elle reproche d’alimenter le terrorisme et de menacer les libertés publiques. Membre de l’AfD dès sa fondation dès 2013, Alice Weidel épouse la radicalisation du parti en 2015, qui se traduit par un discours anti-immigrés de plus en plus violent et décomplexé. En janvier dernier, la présidente de l’AfD, a repris à son compte le terme de « remigration », ciblant plusieurs millions d’immigrés résidant en Allemagne.

Boris Enet

France : avec Le Pen ou Bardella, le RN progresse

On ne voit pas qui pourrait l’arrêter. Depuis des mois, voire des années, sondage après sondage, le Rassemblement National caracole en tête de la course à la présidentielle. Marine Le Pen a beau être sous le coup d’affaires judiciaires qui ont conduit à son inéligibilité, rien n’y fait, elle se maintient quoiqu’il advienne aux alentours de 33 % des intentions de vote. Plus incroyable, Jordan Bardella, le dauphin qu’elle a elle-même désigné si son inéligibilité la privait de candidature, obtient autant qu’elle, 33 % également, le score qu’il a déjà remporté en juin 2024 aux élections européennes. Et quand on interroge le politologue Pascal Perrineau, spécialiste du RN, pour savoir lequel des deux serait aux yeux des Français le meilleur candidat, il répond : peu importe. Sa figure de proue n’a guère d’importance, pourvu qu’elle porte les couleurs du RN. Son programme a évolué, moins social désormais sous l’influence de Bardella. Mais le cœur de son discours est le même : l’hostilité à l’immigration et la défense d’une identité française à ses yeux menacée. Aux législatives de juin 2024, le Front Républicain l’a empêché d’accéder au pouvoir. Cette digue est désormais fissurée. Hormis le dérapage de l’épisode des Invalides, lorsqu’elle a réuni ses partisans pour contester avec virulence son inéligibilité, Marine Le Pen a réussi à notabiliser son parti, en menant la stratégie dite « de la cravate ». Jordan Bardella a tout du gendre idéal, il plaît aux Français, y compris et, c’est nouveau, aux retraités. Il est désormais le favori de 2027.

Valérie Lecasble

Royaume-Uni : Farage, le cheval de Trump

L’ancien trader à la City de Londres et artisan du Brexit en 2016 ressemble à plusieurs égards au despote de la Maison-Blanche. Il aime d’ailleurs se montrer en public avec lui dès que l’occasion se présente. Celui qui pourrait bientôt devenir Premier ministre, à la faveur d’une vague nationaliste qui secoue la société britannique, cultive un style populiste anti-establishment mêlé d’un humour provocateur qui trouve sa clientèle outre-Manche. Figure tutélaire de l’euroscepticisme, Farage a bâti sa réputation sur une rhétorique simple, jouant sur les peurs liées à la question migratoire et à la perte supposée de souveraineté du Royaume-Uni. Avec un discours qui touche les classes populaires autant que certaines élites conservatrices, il a hissé son parti Reform UK en tête des sondages. De nombreux observateurs de la vie politique britannique craignent maintenant son arrivée au 10 Downing Street.

Clément Barry

Italie : Meloni, le modèle

Giorgia Meloni s’est installée solidement sur la scène politique européenne, et offre un modèle aux droites extrêmes des autres pays. Voilà trois ans qu’elle est à la tête de l’exécutif italien sans que sa popularité en ait souffert. Pour y parvenir, la présidente du Conseil italien a dû se défaire de son héritage historique, d’inspiration néofasciste, pour devenir chef de file d’une droite plus classique qui suit en économie la route tracée par Mario Draghi, en contenant le déficit et la dette, même si elle n’a mené aucune réforme structurelle. Elle affiche sa réticence envers l’Europe politique et ne s’exprime jamais au nom du continent auquel elle appartient, mais toujours en tant que « représentante de l’Occident », sur la ligne de son parrain politique, Donald Trump.

Marcelle Padovani

Pays-Bas : Geert Wilders, figure du « Nexit »

L’immigration était au cœur de la campagne pour les élections législatives du 29 octobre aux Pays-Bas. Le parti d’extrême droite PVV (Parti de la liberté) emmené par Geert Wilders, qui pointait en tête des intentions de vote, a pourtant essuyé un revers électoral. À la faveur du recul des libéraux mais talonné par une alliance des forces de gauche, ce parti était déjà arrivé en tête des élections de 2023. Il développait déjà ses thèses contre l’immigration, ouvertement islamophobes, et promettait un référendum sur l’adhésion des Pays-Bas à l’Union européenne. Un seul mot d’ordre : « Les Pays-Bas d’abord » ; un appel au Nexit (non à l’Europe) rappelant singulièrement le MAGA de Donald Trump. Toutefois, obligé de souscrire à un accord de coalition avec d’autres partis de droite, Geert Wilders avait dû renoncer à accéder au poste de Premier ministre.

Gilles Bridier

Espagne : Vox, le néo-franquisme assumé

Vox naît en 2013 d’une scission du Parti Populaire, une formation de la droite conservatrice issue des décombres du franquisme. Jusqu’en 2018, le nouveau parti ne fait aucun résultat significatif. Son décollage démarre cette année-là lorsqu’il frôle les 11 % aux élections régionales en Andalousie. Un an plus tard, il franchit la barre des 10% au plan national et fait une entrée fracassante au parlement en remportant 24 sièges. Depuis la mort de Franco en 1975, c’est la première fois que l’extrême droite revient au parlement de Madrid.
Derrière sa nostalgie des « années Franco », Vox, dirigé par Santiago Abascal, a tous les attributs de l’extrême droite classique : libéral en économie, ultra-conservateur sur les sujets de société, affichant sa xénophobie assumée dans une récente proposition de loi visant à permettre une expulsion massive des migrants. Vox veut aussi suspendre le budget pour la lutte contre les violences faites aux femmes, qui a fait de gros progrès en Espagne. À l’international, Vox a noué des liens avec le parti de Marion Maréchal Le Pen, qui a créé à Madrid une succursale de son école de formation.

Pierre Benoit

Autriche : Herbert Kickl, l’idéologue du FPÖ

Dirigeant du FPÖ depuis 2021, le leader nationaliste autrichien revendique sa filiation avec Trump. Échouant à constituer un gouvernement avec les conservateurs du ÖVP, Kickl caracole en tête, à l’image de Bardella ou de Weidel.
Vieux partenaire de l’extrême-droite française et précurseur de la percée nationaliste européenne, le FPÖ, fondé par d’anciens nazis jamais repentis, a exercé le pouvoir comme force d’appoint en 2017 à une époque où les conservateurs en constituaient encore le socle. C’était alors Jörg Haider, grand ami de la famille Le Pen qui occupait le poste de ministre de l’Intérieur avant d’être rapidement démis de ses fonctions dans une sombre affaire de collusion avec la Russie – affaire Ibiza – en 2019. Une certaine normalisation pouvait sembler acquise tandis que Herbert Kickl était alors le conseiller et la plume du dirigeant d’extrême-droite. Mais après 2021, à la faveur d’une crise interne, ce dernier prend les rênes de sa formation pour la radicaliser. Et cela fonctionne. Comme chez ses principaux voisins, l’extrême-droite autrichienne utilise le thème de la remigration bien avant l’AfD allemande.

B.E.

Hongrie : Viktor Orbán, le stratège illibéral

Depuis son arrivée aux affaires en 2010, le Premier ministre hongrois s’est imposé comme l’une des figures les plus influentes de l’extrême-droite en Europe. Il revendique sans détour un modèle de gouvernement qui concentre les pouvoirs, menace les contre-pouvoirs et affaiblit les médias qui lui sont hostiles. Son parti, le Fidesz, distille une rhétorique nationaliste, anti-immigration et eurosceptique qui fait mouche en Hongrie. Jouant un double jeu assumé vis-à-vis de Bruxelles, Orbán profite des subsides de l’UE tout en accusant celle-ci de menacer la souveraineté des nations. Celui qui fait de sa proximité avec Vladimir Poutine un argument électoral se pose en défenseur de la « civilisation chrétienne » et en rempart contre « l’islamisation ».

C.B.

Belgique : le spectre de l’indépendantisme flamand

La Belgique n’est pas en reste. C’est en Flandre, région qui jouxte les Pays-Bas au nord du pays, que les thèses les plus nationalistes et indépendantistes rassemblent le plus grand nombre d’électeurs autour de thématiques fustigeant l’immigration. La Wallonie, au sud, est plus préoccupée par les questions économiques et de pouvoir d’achat. La conséquence peut-être d’un marché de l’emploi où le taux de chômage est deux fois plus élevé qu’en Flandre. Pratiquant un discours anti-establishment et xénophobe, reprenant la théorie complotiste du « grand remplacement », le parti flamand d’extrême-droite Vlaams Belang (Intérêt flamand), dirigé par Tom Van Grieken, prospère en plaidant pour la scission du pays qui ferait émerger une république indépendante. Son pendant en Wallonie, le parti « Chez nous », créé en 2021, reste très minoritaire dans cette partie du pays.

G.B

Danemark : le contre-exemple

Dans ce petit pays scandinave d’à peine 5 millions d’habitants, l’extrême droite du Dansk Folkeparti (Parti du peuple danois), dirigé par Morten Messerschmidt, était l’une des principales forces politiques il y a encore dix ans, avec 25 % d’intentions de vote. Avec 37 députés sur 179, elle était en position de soutien sans participation au gouvernement de droite. Aujourd’hui, elle n’en compte plus que cinq et est totalement marginalisée.

La Chambre élue en 2019 fut la plus à gauche depuis les années 1970. Le Premier ministre d’alors Lars Lokke Rasmussen (droite libérale), a laissé la place à Mette Frederiksen, du Parti social-démocrate, aujourd’hui toujours en poste. Cette dernière a épousé la vague droitière qui a emporté l’ensemble de la société danoise. Au nom de la défense des classes populaires et du coûteux système d’État-providence danois — sans doute le meilleur du monde —, elle a mis en place une politique de l’immigration et de l’asile très restrictive, dans la lignée des conservateurs de Rasmussen. Et cela a payé dans l’opinion : Frederiksen s’est même offert le luxe d’augmenter son nombre de sièges au Parlement lors des élections de 2022. Rasmussen a quitté le parti Venstre, provoquant la scission du principal parti de droite, et a rejoint le gouvernement de coalition avec son nouveau mouvement, les Modérés. Le triomphe politique est total pour les sociaux-démocrates.

Régis Poulain

LeJournal