Forçat de la plume
Un écrivain sans le sou, des petits boulots humiliants, et une obstination qui frôle l’obsession … Dans À pied d’œuvre, Valérie Donzelli raconte la lente descente d’un homme qui sacrifie tout pour écrire, jusqu’aux siens.
Le capitalisme 2.0 n’est jamais à court d’idées quand il s’agit d’exploiter la main-d’œuvre précaire. À l’image de ce site dit d’enchères décroissantes, dont le principe est simple et particulièrement humiliant : le client poste une annonce pour un job temporaire : tondre une pelouse, débarrasser une cave, repeindre une chambre d’enfant, etc. Il propose un prix de départ pour la prestation et les postulants vont enchérir pour obtenir ce modeste boulot non pas à la hausse mais… à la baisse. Et c’est celui qui fait l’enchère la plus basse qui remportera le job ! À ce petit jeu, cynique, voire sordide, Paul Marquet (Bastien Bouillon) est, chaque fois, le moins-disant…
Comment Paul en est-il arrivé là ? Photographe en vue issu d’une famille bourgeoise, il gagnait jusque-là bien sa vie, avait une vie de famille équilibrée. Mais la photo commence à l’ennuyer. Ce qu’il veut, c’est être écrivain. Mais il veut écrire à temps plein, au grand désarroi de son épouse (Valérie Donzelli) et de son père (André Marcon) qui ne comprennent pas pourquoi il prend ce pari plus que risqué. Et de fait, la suite des événements semble leur donner raison.
Si ses deux premiers romans rencontrent un succès d’estime, ils ne se vendent pas. Son éditrice refuse le troisième. Paul se retrouve vite sans le sou et sa femme le quitte pour s’installer au Canada avec leurs enfants. Paul doit quitter son appartement pour un sous-sol sinistre, vend, la mort dans l’âme, son scooter et économise sur ses repas.
Après un énième refus de son éditrice, il est acculé à accepter ces petits boulots mal payés pour lesquels il n’a aucune qualification. Il se retrouve ainsi à tondre un gazon alors qu’il n’a pas de tondeuse, ce qui l’oblige à couper l’herbe au sécateur. Ignorant qu’il ne faut pas trop charger les sacs de gravats avant de les transporter, il les remplit à ras bord et se fait un tour de reins. Son corps est au supplice, mais il tient bon, sans jamais se plaindre.
Il se retrouve, seul, le soir, éreinté, le corps en vrac. Le matin, tous les matins, il écrit. Rien de convaincant à ses yeux, jusqu’au moment où il décide que le sujet de son prochain livre sera autobiographique : raconter sa vie au jour le jour, avec ses désarrois, les clients désagréables ou, au contraire, les moments de générosité partagée, voire les histoires d’amour, fussent-elles bancales.
Donzelli filme un corps au travail
Comme Paul, la réalisatrice Valérie Donzelli a pris des risques. Son film, qui respecte à la lettre le roman autobiographique de Franck Courtès (Gallimard), suit un fil ténu qui peut déconcerter.
Mais sa fragilité même le rend attachant. Paul est un taiseux, et le film de Valérie Donzelli ne bavarde pas ; il suit plutôt au plus près le corps et les gestes d’un homme qui a fait un choix drastique mettant en cause le confort de son existence – et celle de ses proches.
Bastien Bouillon, incontournable dans le cinéma français depuis son César de la révélation masculine pour La Nuit du 12 (puis Le Comte de Monte-Cristo, Monsieur Aznavour, Connemara, Partir un jour…), est encore une fois excellent. Il force l’empathie d’un spectateur qui pourrait se trouver décontenancé par l’histoire de ce fils de bourgeois qui se jette volontairement dans le piège de l’ubérisation.



