France : la droite, marchepied du RN ?
La digue du front républicain qui a empêché jusqu’ici le RN d’accéder au pouvoir s’effrite. La popularité du parti, la détestation de LFI, la faiblesse de la droite classique, ou le profil plus libéral de Jordan Bardella, sont autant de facteurs qui poussent à l’union des droites.
On ne voit pas qui pourrait l’arrêter. Depuis des mois voire des années, sondage après sondage, le Rassemblement national caracole en tête de la course à la présidentielle. Marine Le Pen a beau être sous le coup d’affaires judiciaires qui ont conduit à son inéligibilité, rien n’y fait, elle se maintient quoiqu’il advienne aux alentours de 33 % des intentions de vote. Plus incroyable, Jordan Bardella, le dauphin qu’elle a elle-même désigné, si elle était renversée par un bus, ou plutôt désormais si elle devait ne pas se présenter sous le coup de son inéligibilité, obtient autant qu’elle, 33 % également, le score qu’il a déjà remporté en juin 2024 aux élections européennes. Et quand l’on interroge le politologue Pascal Perrineau, spécialiste du RN, pour savoir lequel des deux serait aux yeux des français le meilleur candidat, il répond : peu importe. Ce n’est pas le candidat l’essentiel mais bien le fait qu’il porte les couleurs du RN.
Voilà donc le triste constat : un tiers de la population française vote aujourd’hui contre vents et marées pour le Rassemblement national. Une montée continue depuis quarante ans, scrutin après scrutin, et qui résulte de l’addition au sein de la population d’un sentiment de déclassement, de la difficulté à joindre les deux bouts et de la colère contre l’impuissance de la classe politique française qui a tout à la fois laissé le pouvoir d’achat reculer, la dette s’envoler, les charges et impôts progresser… avec un coupable tout désigné : l’immigration qui, de plus en plus nombreuse, serait responsable de tous nos maux et accaparerait les aides et les subventions qui font défaut aux français dits « de souche ».
À cela, il faut ajouter le phénomène que décrit Pascal Perrineau dans son interview pour LeJournal.info : celui de la grande faute de LFI qui, en communautarisant le vote en sa faveur depuis le 7 octobre 2023, a fait basculer 10 % supplémentaires des électeurs vers le RN, ce qui explique la progression entre les 23 % de Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 et les 33% qu’elle recueille aujourd’hui.
Malgré cette envolée inexorable, l’extrême-droite n’a pas pris le pouvoir en France. Aux législatives de juin 2024, le front républicain l’empêche d’y accéder. Cette digue qui l’empêche de gagner est aujourd’hui en train de sauter. Hormis le dérapage de l’épisode raté des Invalides lorsqu’elle a appris son inéligibilité, Marine Le Pen a réussi la stratégie dite de la cravate, qui consiste à notabiliser son parti. Jordan Bardella a tout du gendre idéal, il plait aux Français, y compris, et c’est nouveau, aux retraités. Loin, des cris et des vociférations de LFI, les membres du RN occupent les plateaux de télévision et les sièges à l’Assemblée nationale avec davantage de calme que leurs collègues populistes de gauche. Ils énoncent les mêmes horreurs mais y mettent les formes. Au point qu’à présent, l’épouvantail n’est plus le RN mais LFI dont le leader, Jean-Luc Mélenchon est devenu l’homme politique le plus détesté des français.
Cette évolution fait bouger la droite. En juin 2024, lorsqu’Éric Ciotti qui dirige alors les LR, passe un accord avec Marine Le Pen pour les élections législatives, ce premier séisme fait un flop : certes, le groupe UDR qu’il constitue fait élire 16 députés qui viennent renforcer le camp du RN à l’Assemblée mais les grandes figures de la droite classique restent au bercail.
Aujourd’hui, ce ne serait plus le cas. Depuis son interview au Figaro le 2 septembre dernier, Nicolas Sarkozy a levé le tabou à droite. Puisque le RN recueille l’adhésion des électeurs, il « appartient à l’arc républicain ». Dans le parti héritier du Général de Gaulle, c’en est fini de la diabolisation du RN. D’autant que lors de sa condamnation puis de son incarcération, Nicolas Sarkozy enfourche le cheval du populisme de droite le plus débridé : celui d’une bataille féroce contre l’État de droit.
À l’explication structurelle s’ajoute une raison conjoncturelle : le PS a voté en septembre aux côtés du reste de la gauche dont LFI, la censure du gouvernement Bayrou, après celle de Michel Barnier. La droite s’indigne de ce qu’elle considère être une alliance contre-nature et irresponsable qui fait sauter l’un après l’autre les gouvernements et crée le désordre dans le pays. Puisque le PS flirte ainsi avec LFI pourquoi les LR n’en feraient-ils pas autant avec le RN ?
Voici la coalition des droites lancée, d’autant qu’elle séduit une majorité de français, à 52 % contre 48 % qui n’en veulent pas. L’ensemble de l’électorat de droite est concerné, jusqu’à Renaissance. Une hypothèse renforce sa conviction : celle que Marine Le Pen soit empêchée de se présenter à l’élection présidentielle. Son recours auprès du Conseil d’État rejeté, il ne lui reste que le mince espoir que sa peine d’inéligibilité soit limitée à deux ans en appel, faute de quoi, elle serait définitivement condamnée au-delà de la date de la présidentielle, donc interdite d’y concourir.
Cette perspective de voir Jordan Bardella la remplacer renforce le camp de l’union des droites. Il ne s’appelle pas Le Pen. Lui, contrairement à elle, ne défend pas une politique économique à tendance sociale qui échaude la droite. Il prône au contraire le libéralisme qui rejoint la stratégie économique tout à la fois des LR, de Reconquête, d’une Marion Maréchal et aussi des patrons qui par la voix du Medef s’élèvent contre toutes les hausses d’impôts destinées à réduire les inégalités et à améliorer le pouvoir d’achat des français les plus modestes. Plus le bazar grandit à l’Assemblée nationale, plus les bonnes volontés se multiplient chez des patrons prêts à conseiller le RN, en cas de victoire annoncée post- dissolution. De quoi affermir la candidature de celui qui, du haut de ses 30 ans, n’a ni expérience ni compétence pour accéder à l’Élysée. Tous ces soutiens seront prêts à l’épauler.
Que pèsera alors la voix du vieux sage Gérard Larcher qui refuse de s’y plier ? La droite classique en capilotade, de Laurent Wauquiez à Edouard Philippe, en passant par Bruno Retailleau n’aura plus qu’à se rallier et à fournir au RN les rangs et les compétences qui lui manquent pour obtenir ensemble la majorité absolue à l’Assemblée et … gouverner.



