France : un porte-avions géant, pour quoi faire ?

par Pierre Benoit |  publié le 23/12/2025

Le président français annonce la construction d’un titan des mers destiné à soutenir une stratégie d’une ampleur inégalée. Vise-t-il trop haut ?

Le président Emmanuel Macron s'adresse aux troupes françaises lors d'une cérémonie à la base du 5e régiment de cuirassiers, près d'Abou Dhabi, le 21 décembre 2025. (PHOTO LUDOVIC MARIN / AFP)

Le lieu, le cadre et le moment ne devaient rien au hasard. En confirmant dimanche le lancement de la construction d’un second porte-avions, Emmanuel Macron a soigneusement calibré son effet d’annonce en choisissant Abou Dhabi, capitale des Émirats arabes unis.

Avec le président émirati, Macron a d’abord évoqué le renforcement du partenariat stratégique qui unit les deux pays. La coopération militaire est déjà forte avec les Émirats, puisque Paris y déploie quelque 900 soldats répartis sur trois bases. Le président a sacrifié à la tradition des visites à l’étranger auprès des forces françaises en cette période des fêtes de fin d’année. À pareille époque en 2024, il était à Djibouti. Cette fois il s’est rendu au cœur de la mer Rouge où des militaires français sont engagés dans le dispositif Chammal, la coalition qui cible l’État islamique. Ils ont aussi pour mission la protection des navires qui sillonnent le détroit sous la menace des rebelles houthis. Contrôlant la route de l’océan Indien, cette région cristallise un ensemble de crises.

Devant des soldats français, Macron a profité de l’occasion pour donner le coup d’envoi d’un porte-avions de « nouvelle génération », dans le jargon de l’armée, on dit le « PANG ».

Un porte-avions nucléaire à 10 milliards d’euros

Pour l’institution militaire, cette histoire est un serpent de mer. Le porte-avions Charles de Gaulle devrait atteindre la fin de son service vers 2038. Sa mise en route date du tournant du siècle. Un temps, la France avait imaginé un second navire du même type pour faire la paire aux côtés du Charles de Gaulle. Ce duo n’a jamais vu le jour. La fin de la guerre froide et l’effondrement de l’URSS ont eu raison de lui. Ensuite les budgets de défense se sont amaigris au fil des ans.

Les deux dernières lois de programmation militaire ont cependant maintenu les études préalables pour cette construction. C’est un projet stratégique d’une ampleur inégalée qui vient d’être enclenché. Avec une projection budgétaire évaluée à plus de 10 milliards d’euros, étalés sur une quinzaine d’années, ce porte-avions nucléaire mesurera 310 mètres de long et pourra embarquer 30 avions de combat avec un équipage de 2 000 marins. Sa caractéristique principale sera un nouveau système de catapulte électromagnétique plus précis que le système à vapeur actuel. Avec 80 000 tonnes – le Charles de Gaulle n’en a que 42 000- ce géant des mers s’approche du gabarit de son frère américain, le Gerald Ford, le navire amiral de la flotte américaine, positionné depuis deux mois au large du Venezuela.

La maîtrise du projet a été confiée à Naval Group, la construction des deux turbines nucléaires destinées à la propulsion du bâtiment au groupe Technic-Atome. Il faut aussi ajouter une farandole de quelques 800 fournisseurs, pour la plupart des PME.

Pour autant, l’importance industrielle et technologique ne doit pas cacher l’enjeu militaire qui accompagne cette décision : la France entend en effet garder une capacité de projection stratégique sur les cinq continents. Elle veut tenir son rang. Au classement des forces navales, elle s’inscrit, avec un porte-avions nucléaire et quelques 180 bâtiments de guerre, en quatrième position. Devant elle, les États-Unis qui disposent de 11 porte-avions à propulsion nucléaire et d’une flotte de 484 navires. Vient ensuite la Chine qui a lancé son premier porte-avions nucléaire à l’automne et affiche une flotte de 777 bâtiments. En troisième position enfin, la Russie ne possède qu’un seul porte-avions à propulsion classique avec une flotte estimée à quelque 600 navires.

On a coutume de dire qu’un porte-avions est un vecteur de politique étrangère. Les élèves officiers planchent souvent sur cette question dans les écoles de guerre. L’adage est plus vrai que jamais, dans le monde incertain qui s’ouvre avec la renaissance des volontés impériales à Moscou, Pékin et Washington.

Le choix de la France est aussi un pari sur l’avenir : au milieu de notre XXIe siècle, à quoi pourront servir les 80 000 tonnes du bâtiment ? La réponse repose sur deux équations délicates, l’une technologique, l’autre géopolitique.

Drones et autonomie stratégique européenne

La crise ukrainienne démontre en effet une évolution rapide du champ de bataille : importance de la guerre informationnelle, rôle croissant des drones de combat, poids de l’IA et du numérique dans la gestion des combats et le recueil du renseignement. La protection du futur porte-avions devra être assurée par un essaim de drones aériens et sous-marins pour accompagner ses déplacements, en plus de l’escadre de bâtiments militaires habituels.

Autre élément, l’évolution géopolitique de l’Europe. Le lâchage américain amorcé depuis l’arrivée de Trump au pouvoir oblige à repenser l’architecture européenne de défense. Que ce soit dans le cadre d’une réforme de l’OTAN ou sous la direction de l’UE, les armées européennes n’auront d’autre choix que de coopérer de plus en plus étroitement. On a déjà eu un aperçu de cette évolution lorsque Macron a évoqué l’idée d’ouvrir le parapluie nucléaire français en direction de l’Europe. L’annonce d’un futur porte-avions, permet de prendre date une nouvelle fois si d’aventure l’UE décide de bâtir son autonomie stratégique. Macron reste dans la logique de son discours du 13 juillet dernier : « pour être libre dans ce monde, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant ».

Pierre Benoit