Franco est mort dans son lit

par Pierre Benoit |  publié le 20/11/2025

Correspondant de Libération en Espagne lors de la mort de Franco, il y a cinquante ans, Pierre Benoit se souvient de cette journée particulière, de la disparition du Caudillo et des exécutions capitales…

Le général espagnol Francisco Franco dans les années 1960. Cinquante ans après la mort du général Franco, qui a ouvert la voie à la démocratisation et à la modernisation de l'Espagne, la figure du dictateur reste un sujet de discorde dans le pays. (Photo - / AGENCIA TORREMOCHA / AFP)

Franco est mort dans son lit d’hôpital, à la clinique la Paz de Madrid, le 20 novembre 1975 à 5h25 du matin. Il avait 83 ans. Depuis l’été il déclinait, une attaque cardiaque avec de multiples complications l’avait contraint à faire des aller-retours avec son domicile. Peu après le décès, une chapelle ardente fut installée avec sa dépouille dans la salle des Colonnes du Palais royal, Place d’Orient.

Envoyé spécial de Libération à Madrid depuis le mois d’août, j’ai longtemps parcouru la foule venue lui rendre hommage. Pendant deux jours, les files d’attente se sont étirées sur plusieurs kilomètres au cœur de la capitale. Le nombre des aficionados approchait le million. Autour du cercueil, des groupes de jeunes phalangistes en chemises bleues assuraient un service d’ordre permanent. En remontant les files de ceux qui patientaient, je fixais les visages crispés de ces têtes grisonnantes. Parmi les hommes, beaucoup avaient sorti les médailles de la guerre civile accrochées à leurs vestons. Quarante après, j’imaginais leurs régiments insurgés ayant répondus à l’appel du général Franco pour s’élancer en criant « Viva la muerte ! » à l’assaut des tranchées tenues par les Républicains défendant Madrid.

Au fil des semaines de cet automne 1975, j’ai parcouru l’Espagne pour des reportages. A Barcelone, l’agitation culturelle reprenait déjà dans les associations de quartier souvent animées par des militants libertaires. En Andalousie, les rues de certains villages n’étaient pas même goudronnées. Le matin, parfois sur la place de l’église, on voyait des groupes de journaliers attendant qu’un patron passe les embaucher pour travailler sur les champs. Au Pays Basque, les slogans favorables à l’ETA maculaient les murs jusque sur les mairies. En Estrémadure, j’ai accompagné les militants clandestins du syndicat socialiste UGT qui organisaient des grèves ouvrières dans la région de Badajoz.

Dans cette fièvre permanente l’Espagne préparait sa mutation démocratique. Non sans risque car les prisons regorgeaient de militants, de syndicalistes, d’étudiants. A la fin août, Franco avait décidé de faire basculer vers les tribunaux militaires toutes les affaires qualifiées de terroristes. Pour les crimes de sang commis contre des militaires ou des fonctionnaires le verdict devint automatique, la peine capitale. Deux séparatistes basques de l’ETA et trois militants du FRAP, un groupe d’extrême gauche, venaient d’être condamnés à mort.

Au matin du 27 août 1975, un petit groupe de journalistes s’est retrouvé devant la caserne de la petite ville de Hoyo de Manzanares à quarante kilomètres de Madrid. Il y avait parmi nous plusieurs photographes et un reporter de l’hebdomadaire « Cambio 16 » souvent présenté à l’époque comme l’Express espagnol. A sept heures du matin le ciel était déjà clair, un vent frais soufflait sur la Castille. Nous étions à bonne distance de la caserne sachant par leurs avocats que José Humberto Baena, Ramon Garcia Sanz, José Luis Bravo, les trois condamnés du FRAP, étaient derrière ces murs.

La première salve nous a surpris vers huit heures. Le peloton d’exécution était composé de la façon suivante : un fantassin, un marin, un aviateur, un carabinier de la Guardia Civil, manière d’impliquer l’institution militaire dans son ensemble. Une seule balle par fusil, mais l’une d’elle n’était pas mortelle : il s’agissait d’une balle à blanc. Aucun des quatre exécutants ne pouvait savoir qui avait tiré avec celle-ci, un officier ramassait les armes aussitôt après le tir.

La seconde salve est venue briser le silence une demi-heure plus tard. Puis une troisième après le même laps de temps. Un moment suspendu. Certains d’entre nous avaient les yeux humides, nous sommes longtemps restés figés devant les murs de cette caserne.

En Europe ces exécutions avaient provoqué une indignation singulière, une quinzaine de pays avaient même rappelé leurs ambassadeurs. Conspué à l’étranger, le franquisme s’est raidi une dernière fois. Comme toujours un premier octobre, la foule s’est massée sur la place d’Orient pour l’anniversaire de la prise de pouvoir de Franco. Revêtu de l’uniforme de capitaine général des armées, le vieux Caudillo prononça son dernier discours d’une voix chevrotante.

L’adoption, en décembre 1978, d’une nouvelle Constitution donnera le coup d’envoi de la transition démocratique espagnole, la peine de mort sera abolie par l’article quinze de cette loi organique. Cinquante ans plus tard, je l’avoue, la salve du peloton d’exécution de ce 27 août 1975 retentit parfois encore à mes oreilles.

Pierre Benoit