Front commun au Sahel
Dans le cadre de leur lutte contre le terrorisme, les juntes au pouvoir au Burkina-Faso, au Mali et au Niger veulent desserrer d’urgence le double étau qui les emprisonne : le premier, interne, mais aussi celui né de la crainte qu’elles inspirent aux pays voisins.
On se souvient du traumatisme créé par ces coups d’État au sein de la CEDEAO et l’Union Africaine. Non seulement des sanctions économiques ont alors été prises mais une menace d’intervention militaire avait même été envisagée. Depuis, les relations se sont en partie apaisées mais les questions demeurent. La création de l’AES (Alliance des États du Sahel) en 2023 a été un début de réponse dans la volonté des trois juntes de faire front commun, à la fois contre leurs ennemis internes et contre une certaine hostilité extérieure de la part des autres États. Parmi les tentatives les plus récentes pour doter l’AES d’outils efficaces, figure la volonté affichée de créer une banque de développement et d’investissement.
Ce nouvel outil permettrait à l’AES de gagner en autonomie par rapport aux institutions financières de l’Afrique de l’Ouest dont dépendent encore les trois pays. Ils considèrent en effet que ces institutions ne prennent pas assez en compte leurs besoins propres (notamment en matière de sécurité ou d’infrastructures, voire prennent des arbitrages systématiquement défavorables à leur endroit pour des raisons politiques. Effet collatéral des tensions avec la CEDEAO et l’UEMOA. L’objectif capitalistique envisagé pour cette BCDI-AES est estimé à 500 milliards de francs CFA (soit environ 3,5 milliards d’euros). Outre les problèmes de gouvernance et de compétences à acquérir, reste à rassembler un tel capital. Tout ou partie des sommes déjà investies par les trois États dans les autres institutions financières de l’Afrique de l’Ouest pourraient sans doute être récupérées, sous réserve d’accords préalables, mais cela ne saurait suffire sans un autre type de soutien sur le plan international.
Dans le contexte actuel où les trois juntes ont chassé la plupart des puissances occidentales de leurs pays, tant sur le plan militaire que sur le plan économique, il est peu probable que le soutien provienne de là. En revanche, les rapprochements effectués depuis plusieurs années avec la Russie (pas seulement à travers Wagner ou l’Africa Corps), la Chine, et plus largement les BRICS, les juntes placent a priori leurs espoirs dans cette direction. La réflexion sur le sujet n’ayant démarré que depuis quelques mois seulement, tout reste à faire. Mais il ne serait pas surprenant que le développement du Sahel devienne peu à peu un enjeu de la nouvelle guerre froide dont est saisie l’Afrique, sous réserve toutefois que soit réglée simultanément la question du cancer djihadiste qui menace toute perspective économique sérieuse.
Cette recherche « d’autonomie » qui se présente d’abord comme une rupture avec l’Occident s’étend aussi au domaine judiciaire, puisque les trois pays de l’AES préparent leur sortie de la Cour Pénale Internationale (CPI).
Dans une enquête récente, Jeune Afrique révèle que dans les pays qui bordent le Sahel, l’AES ferait encore rêver les populations concernées. Cela fait pourtant plusieurs années que les juntes sont au pouvoir au Sahel et que les habitants des pays du golfe de Guinée en voient les excès. Paradoxe ? Peut-être pas si l’on se dit que ces habitants, y compris les nombreux réfugiés du Sahel, ne voient guère de différence avec leur situation actuelle. Et l’AES, à tort ou à raison, leur donne, malgré tout le sentiment d’une rupture avec le post-colonialisme.



