Gafam : Trump veut mettre l’Europe à genoux
Persuadé que sa domination du monde par l’intelligence artificielle est encore bridée par des réglementations, le président américain s’en prend à nouveau à l’UE. Laquelle semble bien incapable de réagir…
L’Europe osera-t-elle s’émanciper de son addiction aux Gafam ? Peut-elle revendiquer sa souveraineté si elle reste dépendante des géants américains – ou chinois – du numérique ? Donald Trump en est convaincu : le vainqueur de la bataille de l’IA (intelligence artificielle) dominera le monde. Et « les États-Unis sont engagés dans une course pour dominer l’IA à l’échelle mondiale », a-t-il résumé en juillet pour justifier la levée des obstacles réglementaires qui entraveraient la croisade des Gafam. Or l’Europe, avec ses normes et sa régulation, le gêne.
À peine signé l’accord conclu fin juillet sur les droits de douane avec une Union européenne humiliée, le président américain a poursuivi son offensive fin août sur son réseau social en la menaçant de nouvelles taxes au cas où elle persisterait à maintenir ses réglementations des marchés numériques. Une menace qui vise le Digital Service Act (DSA) sur la transparence des algorithmes, et le Digital Markets Acts (DMA) pour réguler les pratiques concurrentielles sur le Net, adoptés en 2024. Ces deux textes ne sont pas étrangers à la brouille entre la présidente de la Commission Ursula Von der Leyen et Thierry Breton, ex-commissaire européen qui les avait portés, et qui démissionna en septembre 2024.
Déterminé à faire plier l’Europe, Donald Trump continue d’asséner ses coups de boutoir. L’entrée en vigueur dans l’UE de l’IA Act début août sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, a encore accru le courroux américain. La réaction de Donald Trump n’y est pas étrangère. En Europe, l’arsenal juridique est donc en place pour faire front. Encore faut-il qu’une volonté politique commune s’exprime pour ne rien céder face à ce nouvel oukase. Or, des pays comme l’Irlande dont l’économie est dépendante des Gafam installés sur son territoire, ou comme l’Allemagne et l’Italie soucieuses de ne pas fermer les portes des Etats-Unis à leurs exportations, ne sont pas partisans d’engager un bras de fer. D’autant que, en Europe même, certains assimilent cet IA Act à un « arrêt mort » de l’intelligence artificielle en Europe. Et, pleine de mansuétude vis à vis des États-Unis, la Commission européenne qui avait déjà enterré en mai dernier un projet de taxes sur les revenus publicitaires des géants américains de la tech, vient de renoncer à faire payer à Google une amende pour abus de position dominante.
La confrontation serait d’autant plus difficile pour l’Europe que, à la différence de la Chine ou de la Russie, elle ne dispose pas de champions capables de fournir des solutions alternatives aux géants américains. Comment faire sans eux ? Certes, l’UE a lancé l’initiative InvestAI destinée à mobiliser 200 milliards d’euros pour soutenir aussi bien des giga-fabriques d’intelligence artificielle que des start-up sur le sol européen et stimuler les fonds privés. Et le sommet de l’IA organisé à Paris en février dernier a montré que l’Europe souhaite défendre son modèle dans ce domaine. Mais une réussite comme celle de la start-up française Mistral AI, spécialisée dans les modèles de langage open source, ne suffit pas à combler le fossé qui s’est créé dans le numérique face à la puissance de frappe américaine. Car les Alphabet (Google), Meta (Facebook, Instagram et WhatsApp), Apple, Microsoft, Amazon et autre X ont créé un univers numérique favorable à l’émergence d’une intelligence artificielle conquérante illustrée par le succès de ChatGPT développée par OpenAI. Ils sont devenus bien plus que des outils de « soft power », et tiennent aujourd’hui la dragée haute aux États.
Ralliés à Donald Trump, ils forment aujourd’hui un rouleau compresseur dans la confrontation politique entre les États-Unis et le reste du monde, dont l’Europe. Alors que la Chine a développé ses propres plateformes pour coloniser les sphères du numérique, l’Europe a choisi le confort d’utiliser les technologies américaines en laissant dépérir toute l’industrie qui commençait à éclore. Aujourd’hui, elle compte les coups. Ainsi la région du monde réputée la plus riche et forte de ses bataillons d’ingénieurs, a-t-elle accepté la domination américaine sans pouvoir encore s’en dégager. Certes, elle revendique sa spécificité contre la pression américaine. Mais voudra-t-elle parvenir à l’indépendance technologique pour sortir de la subordination ?



