Gagner sans LFI

par Valérie Lecasble |  publié le 27/02/2026

Grâce au barrage fait à LFI dès le premier tour, la gauche républicaine pourrait remplir l’essentiel de ses objectifs aux élections municipales. À la fois battre le RN, conserver ses positions dans la plupart des grandes villes et en conquérir de nouvelles. À moins que LFI ne la fasse chuter à Paris ou à Marseille…

Emmanuel Grégoire, député socialiste et associé et candidat à la mairie de Paris, présente son programme en tant que candidat de la Gauche unie lors d'une conférence de presse organisée dans le cadre de sa campagne pour les élections municipales parisiennes, le 5 février 2026. (Photo Adnan Farzat / NurPhoto via AFP)

Et si la mort de Quentin Deranque avait peu d’effet électoral ? Et si, contre toute attente, les partis traditionnels, LR à droite et le PS à gauche, conservaient aux élections municipales la plupart de leurs positions initiales, c’est-à-dire dominantes ? Et si les deux extrêmes, le RN et LFI, ne réussissaient pas la percée qu’ils espèrent tant ? « Depuis Quentin, LFI ne perd pas et le RN ne gagne pas », analyse Patrick Mennucci, le meilleur spécialiste à gauche de la carte électorale française.

Jean-Luc Mélenchon, qui a lancé ses candidats aux élections municipales comme autant d’armes de guerre contre le Parti socialiste, échouerait-il donc à le faire plier ? Cette perspective encourageante devient réaliste quand on y regarde de plus près. À la fois novice et repoussoir auprès des électeurs, La France insoumise n’atteint pas les 10 % nécessaires pour se maintenir au second tour dans la plupart des villes où elle se présente. Plus la ville est petite, plus son score diminue.

Ce n’est que dans les métropoles de plus de 20 000 habitants, son terrain de chasse habituel, qu’elle peut espérer se qualifier comme à Nîmes (10 %), à Lyon (9-10 %), ou à Nantes… mais sans que son éventuel maintien au second tour ne modifie en rien le résultat du scrutin.

Paris, Marseille, Toulouse : le test grandeur nature

Le grand test national du succès ou de l’échec de son offensive se concentrera donc sur trois grandes villes : Paris, où Sophia Chikirou surfe autour des 10 %, Marseille, où Sébastien Delogu est à 14 %, et Toulouse, où le LFIste François Piquemal peut empêcher le socialiste François Briançon de ravir la mairie au candidat sortant de droite Jean-Luc Moudenc.

Le sort de Paris et de Marseille, les deux plus grandes villes de France, sera bien sûr le plus emblématique. Qu’Emmanuel Grégoire et Benoît Payan l’emportent et le Parti socialiste aura gagné. Que les deux villes basculent à droite et l’échec sera cinglant. Une hypothèse à laquelle Patrick Mennucci ne veut pas croire. Et de souligner qu’à Paris, la candidature de Sarah Knafo contrebalance à l’extrême droite celle de Sophia Chikirou à l’extrême gauche. Et qu’à Marseille, Benoît Payan – qu’il voit gagnant – perdrait davantage de voix dans une alliance avec LFI qu’il n’en gagnerait. Le pari est en effet que les électeurs de Martine Vassal se rallient pour la moitié d’entre eux au maire socialiste sortant. La preuve : depuis son pitoyable « Travail, famille, patrie », le score de la candidate LR a chuté, au profit d’un gain de 4 % en faveur du RN Franck Allisio et de 5 % pour Benoît Payan.

L’équation des alliances et le pari socialiste

Reste Toulouse, la « ville rose » de l’après-guerre et sous François Mitterrand, que la gauche rêve de reconquérir. Mais Toulouse vaut-il de pactiser avec le diable, alors qu’à Paris et Marseille, la compagne de Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou, et son ex-chauffeur Sébastien Delogu sont des repoussoirs ? Une seule alliance à Toulouse, et l’amalgame serait vite fait entre le Parti socialiste et La France insoumise, dont Jean-Luc Mélenchon vient encore de confirmer, lors de son meeting à Lyon, son provocateur et inacceptable soutien à la Jeune Garde fondée par l’un de ses proches, le député insoumis Raphaël Arnaud. Insupportable pour les socialistes…

Plus jamais d’accord avec La France insoumise ! ont scandé en chœur, au lendemain de la mort de Quentin Deranque, les leaders de la gauche républicaine que sont François Hollande, Raphaël Glucksmann et Bernard Cazeneuve. Au risque de faire perdre la gauche aux élections municipales ? L’analyse électorale ne semble pas justifier cette crainte. A contrario, la stratégie adoptée par le Parti socialiste, qui a passé un accord, qualifié « d’historique » par Pierre Jouvet, le monsieur Municipales du parti, pour rassembler dès le premier tour dans plus de 90 % des villes de plus de 20 000 habitants le Parti socialiste, les Verts, Debout ! Après ! et le Parti communiste, pourrait se révéler payante, tant le barrage anti-LFI semble fonctionner.

Certes, les Verts ont en partie rompu le contrat en s’associant de leur côté, parfois dès le premier tour, à LFI. Mais ce sont dans des villes, comme Saint-Malo ou Antony, où ils sont en perdition. Tandis que si le Parti socialiste devait conquérir, comme il l’espère, Saint-Étienne et Strasbourg, peut-être même Amiens ou Nîmes, tout en conservant ses positions dans les plus grandes villes de France, il aurait rempli son contrat. Globalement, son objectif numéro un, battre le RN, sera tenu. À Montpellier, Toulouse, Bordeaux, le parti de Jordan Bardella ne dépasse pas les 7 à 8 %, soit trois fois moins qu’aux élections législatives. Seuls Éric Ciotti pour l’UDR devrait remporter Nice et Laure Lavalette pour le RN sans doute Toulon.

Dans ce tableau, somme toute encourageant, LFI assumera-t-il le risque de faire perdre la gauche à Paris face à Rachida Dati ou à Marseille face au RN Franck Allisio ? De cette question découlera toute l’issue symbolique des élections municipales. Personne ne peut jurer avant le 15 mars au soir des alliances qui seront nouées au deuxième, voire au troisième tour dans ces deux villes qui élisent pour la première fois leur maire au suffrage direct. Mais les municipales, qui préfigurent la présidentielle, auront peut-être l’immense avantage de prouver, s’il le fallait, que la gauche rassemblée est plus efficace quand elle fait barrage à LFI que quand elle est son alliée.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique