Gaza et le Soudan : deux poids deux mesures
On commence seulement à mettre le conflit soudanais en exergue dans les médias, alors que la guerre de Gaza a occupé la scène pendant deux ans. Cette disparité entre ces conflits également épouvantables, a une origine principalement idéologique.
Deux guerres interminables, aux multiples rebondissements, émaillées par des pertes terribles, avec un nombre d’exactions, de morts et de blessés énorme des deux côtés. Et pourtant deux traitements médiatiques et deux mobilisations militantes totalement différentes.
Le conflit de Gaza occupe depuis deux ans les unes de tous les journaux, figure sur les écrans de toutes les télévisions, alimente les polémiques incessantes des réseaux sociaux ; celui du Soudan, tout aussi terrible et massacrant, donne lieu, en dépit des alertes sans cesse lancées par les organisations humanitaires, à d’intermittents reportages, à des analyses le plus souvent reléguées en pages intérieures, à de précieux mais rares éditoriaux indignés ou accablés. C’est seulement depuis les images parvenues d’El Fasher, qui décrivent les exécutions de masse commises dans cette ville du Darfour, que les médias français ont commencé à parles sérieusement de la guerre civile soudanaise.
Il était temps : dans sa dernière phase, ce conflit sans fin a fait, estime-t-on, quelque 150 000 morts, soit deux fois plus qu’à Gaza, ainsi que des millions de réfugiés qui tentent d’échapper aux massacres perpétrés par les factions armées qui se disputent le pouvoir. Comment expliquer cette disparité entre les deux traitements, incessante mobilisation d’un côté, indifférence massive de l’autre ?
Il y a bien sûr l’éloignement du Soudan (psychologique plus que géographique) et la complexité de l’affrontement, qui met aux prises deux militaires en lutte pour le pouvoir, soutenus chacun par une partie des États du Golfe, sur fond de haine tantôt religieuse, tantôt ethnique ou régionale. Deux clans de l’armée se déchirent, tandis que musulmans et chrétiens s’affrontent et que la « périphérie » (le Darfour notamment, terre martyre s’il en est, où vit une minorité chrétienne) se bat avec « le centre » (les régions plus au nord, souvent musulmanes, où réside le pouvoir politique).
En comparaison, Israël et les territoires palestiniens sont familiers aux opinions occidentales, d’autant que celles-ci ont en leur sein des communautés juives et musulmanes intéressées au conflit. Deux camps clairement définis et deux protagonistes identifiés depuis longtemps, qui donnent un sens simple (simpliste ?) au récit médiatique. Il y a aussi ce dicton cynique qu’on attribue à la presse américaine : « Jews are news » qu’on peut traduire par « ce qui touche les Juifs intéresse tout le monde », pour de multiples raisons, de la plus légitime à la plus louche.
Mais il y a une autre raison, beaucoup plus gênante, qui explique la mobilisation autour de Gaza et l’apathie vis-à-vis du Soudan, notamment parmi la jeunesse militante, pourtant généreuse, mais largement animée par l’extrême gauche en Occident. On peut la résumer par une phrase abrupte : il n’y a pas de Juifs dans le conflit soudanais.
Dans une atmosphère influencée par le courant « décolonial », qui dépasse de beaucoup, désormais les cercles intellectuels ou engagés, la guerre de Gaza met aux prises une puissance régionale, Israël, dénoncée comme « coloniale » ou « post-coloniale » et un peuple anciennement dominé par les puissances occidentales, (la Grande-Bretagne au premier chef), qui ont succédé dans ce rôle à l’empire ottoman.
Ainsi Israël et, par extension, les communautés juives en Occident, réputées favorables à sa politique, sont la réincarnation du mal absolu et quasi-unique désigné comme tel par cette nouvelle lecture de l’Histoire mondiale : la domination coloniale des Occidentaux sur les pays du sud. Ignorant le conflit du Soudan, qui ne sert à rien dans cette rhétorique militante, les fractions radicales ont simplifié à outrance le conflit de Gaza en désignant un bourreau et un seul, Israël, et une victime et une seule, le peuple palestinien. Ainsi les bombardements israéliens sont dénoncés sans relâche, certes à juste titre pour l’essentiel, mais de manière obsessionnelle, tandis que le massacre du 7 octobre, en dépit de sa barbarie, est de facto minimisé, quand il n’est pas présenté comme un acte de résistance légitime. Tout comme le caractère implacable et obscurantiste du Hamas, qu’on évacue pieusement en quelques phrases discrètes : dans le manichéisme militant, il est entendu que les victimes ne sauraient aussi être – parfois – des bourreaux.
C’est ainsi qu’une histoire simple est présentée à l’opinion : une puissance maléfique par nature, émanation de l’Occident coupable, opprime un peuple victime, dont les dirigeants, quelque faute ou crime qu’ils puissent commettre, bénéficient par contiguïté de cette bénévolence idéologique. Bien entendu, les crimes des dirigeants israéliens et, au premier chef, ceux de Benyamin Netanyahou, confortent ce tableau en noir et blanc et sans zone grise. Mais ils sont le prétexte à un récit simple et édifiant qui se moque des faits qui pourraient le compliquer. L’histoire ? La nuance ? Le rôle ambigu des autres nations arabes ? Les guerres multiples déclenchées contre Israël par les états voisins ? On se garde d’en tenir compte. Il ne s’agit pas de comprendre, d’expliquer, mais de mobiliser. En regard de cette rhétorique binaire, le conflit soudanais est inaudible et incompréhensible et, pour tout dire, inutile aux réquisitoires décoloniaux. Voilà pourquoi les Soudanais, quoique soumis à des exactions atroces et massives, restent des victimes oubliées.



