Gaza : pourquoi Israël chasse les humanitaires

par Pierre Benoit |  publié le 17/01/2026

Les ONG visées par l’État hébreu sont accusées d’employer des proches du Hamas. En fait, on soupçonne qu’Israël leur reproche surtout d’avoir critiqué la politique de Benyamin Netanyahou.

Des Palestiniens déplacés reçoivent une aide humanitaire distribuée par l'ONG turque IHH Humanitarian Relief Foundation à Deir al-Balah, dans la bande de Gaza, le 17 octobre 2025. (Photo Abdalhkem Abu Riash / Anadolu via AFP)

Le 31 décembre dernier, le gouvernement israélien a fait savoir à 37 ONG qu’elles se verront retirer leurs accréditations pour opérer à Gaza et en Cisjordanie à dater du 1er janvier. Ces mêmes organisations, dont Action contre la faim, Médecins du monde, Médecins sans frontières, Handicap international ou Care, devront avoir cessé toutes activités d’ici au 1er mars prochain.

La suspension de ces organisations fait suite à la mise en place d’une nouvelle réglementation visant à connaître les agents travaillant pour ces ONG. L’État hébreu n’a pas fait mystère de sa volonté de contrôler le personnel palestinien à des fins sécuritaires. « Nous savons que certains d’entre eux sont impliqués dans le terrorisme ou liés au Hamas », affirme sans détour le porte-parole du ministère de la diaspora.

Plusieurs agences humanitaires interviennent dans les territoires occupés depuis bien des années. Un grand nombre d’entre elles ont refusé de se soumettre à la nouvelle réglementation en rejetant l’argument sécuritaire invoqué par le gouvernement Netanyahou. Médecins sans frontières a même été accusé d’employer deux agents soupçonnés d’être liés à une organisation armée palestinienne. Accusation démentie par l’organisation.

Les ONG ont demandé en vain des éclaircissements en soulignant que le contrôle de leurs agents par les services de renseignement était contraire à l’éthique de leur activité. Rony Brauman, ancien président de MSF, n’est pas étonné de l’interdiction qui frappe son ONG : « MSF paye les déclarations qu’elle a faites pendant deux ans, le fait d’avoir témoigné des massacres, des destructions de masse si bien qu’aujourd’hui les Israéliens ont engagé une campagne pour nous discréditer en nous qualifiant de faux humanitaires qui ne respectent pas les principes. Mais nous ne sommes pas les seuls à tomber sous le coup de ces critiques ».

Un impact direct sur l’aide sanitaire à Gaza

Dans les cercles humanitaires opérant en Israël, l’émotion est forte pour une autre raison : depuis l’attaque terroriste d’octobre 2023 par le Hamas, quelque 360 agents ont en effet payé de leur vie l’exercice de leurs fonctions à la suite de la riposte israélienne sur Gaza. On peut aussi parler des brimades comme les internements administratifs dont sont victimes les personnels opérant en Cisjordanie.

D’anciennes ONG israéliennes favorables à la reconnaissance d’un État palestinien, comme B’Tselem ou Breaking the Silence, ont manifesté leur solidarité avec les agences internationales bientôt expulsées. Elles soulignent toutes le flou sémantique, le caractère discrétionnaire d’une réglementation où l’on évoque d’autres considérations « non explicitement spécifiées ». En clair, un refus d’accréditation pourrait être motivé sur une simple suspicion fournie par les renseignements militaires. De là à dire que l’objectif caché de ce tour de vis permet de faire taire les critiques contre l’équipe Netanyahou…

En réalité, cette nouvelle réglementation fait écho à l’interdiction depuis 2024 de l’agence de l’ONU en charge des réfugiés palestiniens (UNRWA). On entendait déjà la même petite musique qu’aujourd’hui sur les ONG internationales, certains ministres présentaient même cet organisme de l’ONU comme une branche du Hamas. Depuis les années cinquante, l’UNRWA assurait pourtant une fonction importante dans le domaine de la santé primaire avec ses dispensaires pour les consultations externes.

La nouvelle donne pour les ONG aura un impact sur l’aide sanitaire à Gaza. Avec un millier d’agents, Médecins sans frontières assure en effet un tiers des hospitalisations dans l’enclave palestinienne.

Lorsque les tentes des hôpitaux de campagne seront repliées qui assurera le remplacement des « french doctors » ? « Les autorités israéliennes ne vont substituer personne après le départ de nos équipes, reprend Rony Brauman. Quelques ONG évangéliques américaines comme « Samaritan purse » – « la bourse du Samaritain », une association proche du mouvement MAGA – vont reprendre les distributions alimentaires et prodiguer quelques soins. Ces organisations n’ont aucune pratique d’hospitalisation. Le gouvernement a pour préoccupation de maintenir un semblant d’image démocratique. L’humanitaire à Gaza et en Cisjordanie, n’est en fait qu’un vernis, une technique de communication ».

Cessez-le-feu et seconde phase du plan américain

Signé en Égypte par Donald Trump devant un parterre de chefs d’État, le cessez-le-feu du 10 octobre n’a pas mis un terme au drame des Gazaouis. L’armée israélienne est toujours déployée sur la ligne jaune, le long de la bande côtière. Au moindre coup de feu, parfois tiré par des éléments isolés du Hamas, elle riposte par des frappes massives : quelques 450 Palestiniens ont ainsi péri au fil de ces répliques. Les bulldozers du génie israélien ont détruit de leur côté 2500 immeubles à moitié éventrés. Gaza est un cimetière de ruines où 80% du bâti n’existe plus. Des centaines de milliers de Gazaouis survivent dans des tentes battues par les vents dans les nuits glaciales de janvier.

C’est ce moment que l’administration Trump a choisi pour annoncer le passage à la seconde phase du plan de paix américain. La première était consacrée à la libération des otages détenus par le Hamas, seule la dépouille d’un ancien séquestré n’a pu être retrouvée. La nouvelle étape doit ouvrir la voie à un retour d’une administration palestinienne pour gouverner l’enclave sans le Hamas. Un comité national pour l’administration de Gaza (CNAG), composé de « technocrates » palestiniens indépendants, doit voir le jour. Il aura la lourde charge de récupérer les armes du Hamas qui tient toujours la rue dans ce qui reste des agglomérations gazaouies. Une tâche à haut risque.

Pierre Benoit