Gaza : « un moment pour respirer, être capable d’espérer »
Au lendemain de l’accord sur la libération des derniers otages encore aux mains du Hamas, le docteur Mathieu Bichet, en poste à Gaza depuis plus d’un mois, évoque « le soulagement » des Gazaouis : « c’est le moment tant attendu par les humanitaires, par tous les Palestiniens depuis si longtemps. Ne serait-ce que pour respirer, être capable d’espérer ».
L’entretien avec le Directeur médical adjoint de MSF s’est déroulé le 10 octobre vers midi, juste avant le cessez-le-feu.
Que s’est-il passé à l’annonce jeudi de l’accord avec le Hamas ?
Beaucoup de manifestations de joie, les Gazaouis célébraient le cessez-le-feu avec des coups de feu en l’air. Mais, au moment où nous parlons, on entend les bombardements du côté de Khan Younès. Gaza-ville est encore pilonnée.
Je ne suis pas à Gaza ville, mais plus au sud, à Deir Al-Balah. Je suis sous les tentes d’un hôpital de campagne organisées avec un découpage pour la consultation externe, la pharmacie, comme dans un hôpital en dur. A l’extérieur, je vois un paysage couvert de tentes de fortune. Nous sommes dans une zone où sont concentrés les déplacés, une zone sablonneuse. Les tentes couvrent tout jusqu’à la plage, presque jusqu’aux vagues de la Méditerranée. Avant cela, on traverse des quartiers entièrement rasés, il n’y a plus rien debout sur le pourtour sud de Gaza ville, autour de ce qu’on appelle le corridor de Netzarim . Tout est rasé, les immeubles sont effondrés par les bombardements. Cela dépasse même l’idée d’un tremblement de terre.
Pourquoi n’avez-vous pas de structure dans la ville de Gaza ?
Nous avons évacué notre implantation sur Gaza-ville le 25 septembre du fait de l’insécurité pour nos équipes. Lorsque nous avons vu arriver des chars d’assaut à moins de 700 mètres de notre clinique, nous avons choisi de quitter les lieux. Depuis lors, il n’y a plus d’organisation internationale à Gaza-ville, après notre départ d’autres, comme le CICR, ont quitté également puis l’ensemble des acteurs humanitaires. Aujourd’hui encore cet hôpital est toujours fermé, nous espérons y retourner dès que possible.
Environ 250.000 personnes sont encore enclavées dans Gaza ville. Les structures médicales sont également surchargées dans le sud de l’enclave. On travaille aussi à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le service d’orthopédie en particulier. Cet hôpital où nous avons quelques 170 lits est très surchargé lui aussi. Il ne s’agit pas uniquement de blessés, mais d’autres pathologies, avec des consultations classiques, comme la malnutrition.
Est-ce que l’aide humanitaire revient peu à peu ?
L’approvisionnement en médicaments, en matériel médical en général est encore difficile. Exemple, les compresses stériles sont une denrée excessivement rare pour les organisations internationales telle que la nôtre mais aussi pour les services publics hospitaliers… Il y a toujours des ruptures pour certains médicaments, c’est une contrainte très forte pour délivrer des soins.
Quel est l’état des stocks de médicaments aujourd’hui ?
Il est très précaire. Voici deux mois le grand stock de l’OMS a été ciblé et détruit par des frappes. C’était dramatique parce que ce stock alimentait de nombreuses structures de santé publique et d’ONG. Oui, le manque est encore criant.
Parlons de l’aide alimentaire…
Elle est très inférieure à ce qui serait nécessaire. Là aussi on peut rentrer dans les détails. Par exemple, à Gaza ville, et je n’ose pas imaginer la situation actuelle, il y a un défaut d’accès à la nourriture qui est encore plus important. Au début septembre on voyait peu de nourriture sur les marchés des rues. Plus au sud, les marchés sont mieux fournis certes, mais les prix sont très élevés. Il s’agit évidemment de produits de base, pas de viande, aucune source de protéine. Depuis peu, les prix ont tendance à baisser. Le coût de la vie reste très cher. Il y a du marché noir. Mais pas que : le coût des terrains joue également. Ceux qui veulent planter une tente de fortune ne payent pas sur les terrains publics, mais ils doivent régler un loyer pour poser leur tente sur un terrain privé, des sommes énormes équivalentes à 1000 voir 2000€ par mois. Le prix des denrées, les conditions physiques de la vie quotidienne, se conjuguent pour affaiblir les personnes.
Beaucoup de résidents de Gaza ville ont aussi refusé de quitter la cité pour se réfugier plus au sud parce que l’insécurité existe aussi au sud. Un exemple, nous avons perdu deux de nos collègues soignants voici quatre jours, c’était du personnel médical de MSF, dont un physiothérapeute et un ergothérapeute. Ils avaient décidé de mettre en sécurité leur famille plus au sud, et c’est là qu’ils ont perdu la vie. Les conditions de vie, le prix d’un lopin de terre, la question de la sécurité, et même la forme physique rendent difficile tout déplacement. Et puis le désespoir. Lorsque vous avez été déplacés quatre fois déjà, certains vous disent, écoutez, on va peut-être prendre une bombe mais je reste ici, je suis chez moi.
Les Gazaouis souhaitent-ils quitter l’enclave ?
Oui, s’ils le pouvaient, je pense que beaucoup le feraient. A l’inverse d’autres ont décidé de rester coûte que coûte car ils sont très attachés à leur terre. Mais tout est détruit autour d’eux. Malgré cet attachement, le niveau de désespoir est tel que beaucoup souhaiteraient fuir s’ils le pouvaient. C’est une prison ici. On ne peut en sortir. Ce qui rend ce conflit tout à fait unique et terrible, c’est qu’il s’agit d’un tapis de bombe sur des personnes qui sont enfermées.
Et puis il y a des choses qui ne sont pas trop évoquées dans les reportages. Ce qui m’a choqué, c’est la découverte de la technologie utilisée dans cette guerre, surtout celle des drones. A la fois pour terroriser et puis pour tuer. C’est impressionnant lorsqu’on écoute des patients racontant comment ils ont été blessés par ces machines armées de mitraillette ou de bombes. On a alors l’impression d’entrer dans un monde de science- fiction.
Les évacuations sanitaires vers l’étranger vont-elles reprendre désormais ?
Cela met en jeux deux paramètres. Le nombre des patients qui remplissent les critères est ridicule par rapport aux besoins. Et puis les pays d’accueil sont peu nombreux. La France d’ailleurs n’est pas un grand pays d’accueil pour ce type de blessés, ou pour des malades souffrant de cancer par exemple. Or, il faut imaginer le nombre de patients concernés.
Justement combien de personnes sont-elles en urgence absolue ?
On estime, ce sont les chiffres officiels, qu’il y a environ 170.000 blessés gazaouis. A titre personnel je crois que c’est en dessous de la réalité. Beaucoup d’entre eux vont avoir des complications dont on ne perçoit pas encore l’ampleur. Environ 40% de ces 170.000 pourraient avoir besoin de soins à long terme. S’y ajoutent toutes les maladies chroniques faute de médicaments et de structures pour les prendre en charge. Sans parler du contexte. Pour cet hiver, on craint les infections respiratoires. La promiscuité dans les camps de réfugiés, comme le manque d’eau potable favorisent la circulation des virus. A Gaza, il n’y a pas d’eau potable naturelle. Il faut la produire avec des machines comme celle de MSF. L’eau et la nourriture restent un problème en particulier pour les blessés ayant des plaies complexes car ils ont besoin de calories suffisantes pour cicatriser. On voit des enfants blessés, amputés, qui souffrent de malnutrition sévère.
Pendant que nous parlions l’armée israélienne vient d’annoncer le cessez le feu…votre réaction ?
Le soulagement. J’ai envie de dire… c’est le moment attendu par les humanitaires, par tous les Palestiniens depuis si longtemps. Ne serait-ce que pour respirer, être en capacité d’espérer.
Jusqu’à ce jour, nos patients ou les personnes que l’on rencontre nous disent, il faut que cela cesse ou alors, qu’est-ce qu’on a fait, pourquoi cela nous arrive ?
Propos recueillis par Pierre Benoit.



