Glucksmann – Zemmour : duel en terrain miné

par Boris Enet |  publié le 20/11/2025

La confrontation organisée par LCI mardi soir entre Raphaël Glucksmann et Éric Zemmour a rappelé combien il était difficile de croiser le fer avec un maurassien.

"La Grande confrontation" : le débat entre Raphaël Glucksmann et Éric Zemmour sur LCI, le 18 novembre 2025 (capture d'écran © TF1/LCI)

L’appréciation des performances télévisuelles est forcément subjective. Chacun jugera si l’homme de gauche a relevé le défi face au chantre du révisionnisme pluriel. La tâche est forcément complexe, comme elle le fut autrefois face à Jean-Marie Le Pen dans un autre registre. L’apostrophe récurrente, la somme d’inexactitudes historiques avec un aplomb confondant (notamment la séquence sur la IIIe République et la laïcité) rendent la controverse forcément difficile pour celui qui s’y pique. L’angle choisi par le leader de Place Publique pour y faire face était entendu : ne pas laisser le drapeau aux éternels ennemis de la République et y associer l’étendard européen pour faire la démonstration que le second est devenu indissociable du premier. Ainsi, le parti de l’étranger, des tyrannies et des dictatures, depuis la coalition des trônes en 1792 jusqu’à Orban et Poutine en passant par les chœurs de la collaboration en 1940, c’est finalement bien Zemmour et ses soutiens. Le constat est juste, mais est-il intelligible à large échelle ? Rien n’est moins sûr, même avec pédagogie.

Le format nécessite un phrasé rapide et percutant là ou un intellectuel préfère penser ses mots pour préciser sa pensée. Les références à Joseph de Maistre, Carl Schmitt ou aux exilés de Saint-Pétersbourg n’ont probablement pas fait mouche. L’identité heureuse et le creuset européen comme gage d’universalité laïque sont difficiles à décliner face à tant de haines. À rebours des « jours heureux », slogan de campagne de Fabien Roussel à la dernière présidentielle, Glucksmann a voulu incarner avec raison et détermination un avenir heureux à la condition d’endosser le costume de démocrate de combat, de chérir l’Europe face à la nostalgie cocardière du temps d’antan, mythifiant un passé détourné. C’est ici que le combat demeure le plus ardu. Les interpellations des citoyens anonymes du plateau en faisaient la démonstration quand une jeune femme a priori bien disposée à l’égard du social-démocrate, embrayait immédiatement sur un bon vieux couplet populiste et la cherté du gasoil, éternel étendard de la France de grand-papa, de l’espérance de vie à 64 ans et des 13 000 morts sur la route. Oui, il est difficile dans cette France-ci de propager un peu d’humanité quand tout pousse à la haine rance, que les succès de librairies sont rédigés par des obsessionnels du « grand remplacement », dans un abaissement culturel vertigineux.

Car, derrière cette controverse impossible à conduire, l’ombre du père planait. Comme tout nationaliste qui se respecte, Zemmour y reviendrait : attaquer le cosmopolite, apatride et suspecté de ne pas aimer son pays, face à l’identité des nations menacée. Comme François Ruffin le fit il y a 18 mois, Glucksmann était à nouveau accusé d’être plus à l’aise à Bruxelles et New York qu’en Picardie. Si l’extrême-droite d’aujourd’hui développe l’obsession opportune de l’immigré « extra-européen » pour cultiver sa haine, la détestation des uns ne dégage pas forcément la suspicion multi séculaire des autres.

Or, derrière Glucksmann fils, planait l’ombre d’André, explicitement attaqué parce que « droit-de-l’hommiste ». La bave aux lèvres, Éric Zemmour reprenait effectivement les accents et les codes des ligues des années 30, dans les répliques comme dans les références. Est-il possible et souhaitable de civiliser la haine à si haute intensité ? Sans doute faut-il s’y résoudre lorsque l’on est dos au mur et que, désormais, chaque voix compte.

Boris Enet