Groenland : jeu de go sur le toit du monde

par Laurent Joffrin |  publié le 18/11/2025

Quoique lointaine et désolée, la « Terre Verte » des Vikings que Trump veut annexer aux États-Unis est devenue un enjeu stratégique majeur. Un livre concis et brillant (*) dévoile les intrigues qui entourent désormais cette proie de l’Arctique.

Extrait de la couverture du livre d'Elizabeth Buchanan et Mikaa Blugeon-Mered, « Alors tu veux acheter le Groenland », Saint-Simon éditions,

C’est une île recouverte à 80% par les glaces, dont la population équivaut à celle d’une ville française moyenne, perdue aux confins de l’Arctique et dont l’actualité affleure de loin en loin dans les médias occidentaux sans émouvoir outre mesure l’opinion. Voici que « ces arpents de neige », comme disait Voltaire du Canada, sont projetées sur le devant la scène, soudain sortis des brumes du grand nord par la volonté d’un seul homme plus familier des golfs de Floride que de la banquise du cercle polaire : l’été dernier Donald Trump soi-même a décidé que le Groenland, territoire à la fois désolé et convoité, devait désormais faire partie des États-Unis. Ainsi, longtemps négligé, le domaine des « Derniers Rois de Thulé » dont parlait dans les années cinquante Jean Malaurie d’un livre devenu un classique de l’anthropologie, a été promu au rang d’enjeu majeur de la géopolitique du 21ème siècle.

Deux universitaires, l’un canadien, l’autre australienne, dans un court livre précis teinté d’érudition et d’humour (*), retracent l’histoire de la « Terre Verte » de Leif Ericsson, le viking explorateur, menacée soudain par la casquette rouge du mouvement MAGA et dévoilent les intrigues et les arrière-pensées des stratèges avides qui se penchent sur son froid destin.

Ce fut d’abord une terre de colonie : marin intrépide, le Viking Leif Ericsson, établit une petite communauté scandinave aux alentours de l’an mil, pour cultiver une terre alors fertile en raison d’un premier et spectaculaire réchauffement climatique. Pendant plusieurs siècles cette communauté vécut paisiblement hors des tourmentes de l’histoire européenne avant de s’éteindre progressivement. Entre temps, le fil de Leif, Érik le Rouge, acquit une renommée mondiale encore vivace, puisqu’en naviguant audacieusement vers l’ouest, il « découvrit l’Amérique » cinq siècles avant Christophe Colomb. C’est cette situation particulière – la dernière étape avant les côtes canadiennes et américaines – qui a fait entrer le Groenland dans le jeu stratégique planétaire.

D’une plume agréable et sûre, les deux auteurs racontent la saga de cette île perchée sur le toit du monde, celle des Inuit (les anciens « Esquimaux ») peuple valeureux et résilient qui vécut jusqu’à aujourd’hui dans les étendues glacées, les escales des grands explorateurs du 19ème siècle à la recherche du mythique « Passage du Nord-Ouest », l’annexion réalisée par le Danemark, qui préside encore aux destinées de cette terre disputée entre les puissances mondiales, les États-Unis, la Russie, la Chine et les empires européens. Son sous-sol riche en minerais attise les appétits des prédateurs, sa situation géographique en fait le réceptacle possible pour des bases militaires qui jouèrent leur rôle pendant la Seconde Guerre Mondiale et sont aujourd’hui l’apanage de l’armée américaine. Le réchauffement climatique, enfin, en ouvrant de nouvelles voies de communications maritimes autour de l’Arctique, lui confère une grande importance économique et commerciale pour un avenir de moins en moins lointain.

D’où les oukases martiaux prononcés tout à trac par le président américain , qui veut établir, ou rétablir, dans la tradition du président Monroe, l’imperium absolu des États-Unis sur toutes les Amériques, et donc jusqu’au Groenland, au mépris des droits historiques que les Inuits font valoir depuis des décennies pour s’émanciper du gouvernement danois. On parcourt ainsi les siècles passés – et le siècle à venir – au fil d’une lecture instructive et distrayante à la fois, qui fait comprendre l’un des enjeux inattendus mais décisifs de la course à la domination mondiale engagée entre la Russie de Poutine, l’Amérique de Trump et la Chine de Xi-Jinping, qui influera tant sur notre futur.

(*) Elizabeth Buchanan, Mikaa Blugeon-Mered, Alors tu veux acheter le Groenland, Saint-Simon éditions, 140 pages, 21,80 euros.

Laurent Joffrin