Guerre civile ?

par Bernard Attali |  publié le 19/08/2025

« Bloquons tout » : ce mouvement informel doit être compris comme un signal d’alerte. Dans un essai radical qui doit être médité, David Betz, professeur au King’s College, redoute une guerre civile au sein des démocraties occidentales.

Des manifestants lors d'affrontements avec la police anti-émeute dans le cadre de la traditionnelle marche syndicale du 1er mai avec les syndicats et les manifestants des Gilets jaunes à Paris, France, le 1er mai 2019. (Photo de Jeremias Gonzalez / NurPhoto via AFP)

Le 10 septembre prochain, la France risque, dit-on, de se retrouver bloquée : transports paralysés, écoles désertées, dépôts pétroliers occupés. Rien n’est sûr… mais il faut regarder la situation en face : l’appel à une mobilisation massive traduit une exaspération réelle, accumulée au fil des crises sociales, sanitaires et économiques.

Certains y verront une nouvelle journée « à la française », faite de grèves et de barrages. Mais réduire l’événement à une routine protestataire serait une erreur. Car la menace répond à une dynamique inquiétante : l’accumulation d’un ressentiment qui déborde les cadres habituels du dialogue social, une perte de confiance envers l’État, un affaissement des corps intermédiaires et une polarisation qui commence à rappeler les thèses radicales exposées par David Betz dans son essai choc, Civil War Comes to the West.

Professeur au King’s College de Londres, Betz avance une hypothèse qui peut sembler provocatrice : les démocraties occidentales pourraient être les théâtres d’un conflit civil d’ici cinq ans. Non pas par effondrement militaire, mais par désagrégation sociale et politique. Il décrit l’émergence de « feral cities » — des zones urbaines devenant incontrôlables, échappant à l’autorité publique. Selon ses calculs, la probabilité d’un conflit civil s’élève à 18,5 % dans chaque pays occidental, et à 87 % qu’au moins l’un d’eux y succombe dans les prochaines années.

La journée du 10 septembre, si elle confirme les prévisions pessimistes, ne serait pas un accident isolé mais la conséquence logique d’années de tensions non résolues. Les inégalités croissantes alimentent un sentiment d’injustice : alors que les dividendes atteignent des records, les salaires stagnent et les services publics s’effritent, les classes moyennes sont en train de perdre espoir en l’avenir. En France, le patrimoine détenu par les 10 pour cent les plus riches dépassent 50 pour cent du patrimoine national. Ce fossé grandissant fragilise le contrat social et nourrit le ressentiment qui prépare de futures déflagrations .

Un sondage de 2024 montrait que 72 % des Français estiment que « la démocratie ne fonctionne pas bien », et 40 % considèrent qu’« un régime autoritaire pourrait être préférable dans certaines circonstances ». Aux États-Unis, 43 % jugent qu’une guerre civile est « probable » dans la décennie à venir. Ces chiffres traduisent une perte de confiance structurelle, symptôme majeur de l’érosion démocratique. La poussée populiste observée partout en est la résultante. Le pire est toujours possible quand les institutions ne savent plus gérer les frustrations collectives.

L’appel à la mobilisation du 10 septembre doit être interprété comme une alerte. Encore faut-il savoir réagir avec mesure. La solution n’est pas dans la répression ni dans la communication, mais dans un choix politique majeur : affronter le sujet des inégalités. Ce n’est pas une question morale, c’est une condition de survie pour nos démocraties. Ignorer cette évidence, c’est courir le risque que l’avertissement de David Betz, excessif aujourd’hui, devienne demain une réalité tangible.

Bernard Attali

Editorialiste