Guillaume Hannezo : « Il faut geler les retraites »

par Valérie Lecasble |  publié le 03/01/2026

Professeur associé à l’École normale supérieure, cet ancien conseiller économique de François Mitterrand propose de geler les retraites, à l’exception des plus modestes, afin de lutter contre l’endettement du pays.

Guillaume Hannezo est un haut fonctionnaire, dirigeant d'entreprise et banquier français. Il est ancien élève de l'École normale supérieure. (Photo 2011 JACQUES DEMARTHON / AFP)

LeJournal.info – Dans votre récente note pour Terra Nova *, vous pointez du doigt la hausse de l’épargne, en particulier celle des retraités ….

Guillaume Hannezo – Oui, c’est une curiosité française. Les Français, d’une façon générale, épargnent de plus en plus : la part de leur revenu mise de côté tous les ans était stable, autour de 14% au cours de ces trente dernières années. Nous sommes montés à 18,7%, le record d’Europe. Ce n’est pas un indicateur de détresse financière : on n’épargne pas (en moyenne) quand on n’arrive pas à joindre les deux bouts (en moyenne). C’est un signe de détresse morale : les Français sont inquiets de l’avenir, ils savent qu’une partie des gains de pouvoir d’achat qui ont été distribués pendant les deux quinquennats d’Emmanuel Macron sont de la fausse monnaie, du faux pouvoir d’achat financé par le surendettement. Alors ils mettent de côté, dans la crainte d’être taxés, que ce soit par une hausse des impôts ou par une baisse des dépenses sociales.

Pourquoi s’attaquer particulièrement à l’épargne des retraités ?

C’est un paradoxe français : les retraités épargnent plus que tous les autres. Que le taux d’épargne augmente avec l’âge, jusqu’à 65 ans, c’est normal : on prépare sa retraite, on garde des réserves pour ses vieux jours. Mais que les plus de 65 ans, et surtout les plus de 75 ans, épargnent encore davantage, c’est une bizarrerie : on est à la retraite, les vieux jours sont là. Normalement, on devrait utiliser un peu de son épargne, ou au moins épargner moins que les autres. Ces retraites qui ne se dépensent pas sont financées par des dépenses sociales. C’est même la première dépense de l’État : 400 milliards d’euros, dont près du quart est épargné.

Les retraités épargnent trop parce qu’ils sont trop riches ?

Les situations sont très disparates dans toutes les classes d’âge, il ne faut pas généraliser, et nous ne raisonnons là qu’en moyenne, et en comparaison des autres pays occidentaux.
Évidemment, si les retraités épargnent tant, c’est qu’ils n’ont pas – encore une fois, en moyenne – « l’usage » de toute leur retraite. Ce qui est normal puisqu’ils ont, en moyenne, moins de besoins. Ils n’ont en général plus d’enfant à charge, ils ont davantage de revenus de l’épargne, et ils sont plus largement propriétaires de leur logement que les autres générations.

Des retraites plus élevées qu’ailleurs en Europe

Et donc ?

Si nous comparons avec les autres pays européens, que voyons-nous ? La France s’endette tous les ans de 3 à 4 points de PIB de plus que les autres. Sur ces 3 ou 4 points, 2 ou 3 s’expliquent par le versement de retraites supérieures de 10 à 20 % à celles des pays comparables. Cela garantit aux retraités un pouvoir d’achat proche, ou légèrement supérieur – selon les modes de calcul – à celui des actifs. Et comme ils n’en ont pas vraiment besoin, les retraités épargnent ces sur-retraites, en assurances-vie, qui elles-mêmes souscrivent à… des emprunts d’État. Ils les gardent jusqu’à leur mort puis les transmettent à leurs héritiers, eux-mêmes devenus jeunes retraités.

Justement, ça boucle ! Si cette épargne n’existait pas, nous ne pourrions « couvrir » notre dette et la signature de la France serait mise en cause…

Cela boucle, bien sûr. Mais cela veut dire qu’on endette une génération entière, la prochaine, y compris les plus modestes, pour arrondir l’héritage que toucheront les enfants des bourgeois, chez qui se concentrent les sur-retraites épargnées. C’est une contre-redistribution généralisée au sein de la génération suivante. Je ne pense pas que ce soit efficace, et encore moins « de gauche ».
Nous ne proposons pas de reprendre ce stock d’épargne. Mais, à travers diverses mesures de désindexation des retraites – hormis les plus modestes – et de suppression de niches fiscales en faveur des retraités, de réduire les flux d’épargne des retraités, c’est à dire d’ajuster les retraites aux besoins. C’est une marge de manœuvre considérable : en réduisant de moitié les sur-retraites épargnées, on diminuerait le déficit de l’ordre de 50 milliards par an. On lèverait donc 50 milliards de dette en moins, tous les ans.
Tout cela en ne réduisant pas les héritages, mais seulement le rythme auquel ils s’accroissent. Et sans impact négatif sur la consommation et la conjoncture, ce qui est le risque quand on réduit le revenu de ceux qui n’épargnent pas.

Une consolidation budgétaire de 100 à 120 milliards par an

Mais les retraités ont cotisé toute leur vie, ils ont droit à leur retraite. Vous allez les taxer pour une longue période, avec un risque de pauvreté en fin de vie ?

Les retraités ont cotisé, et ont donc droit à une retraite. Mais dans un régime de répartition, c’est à la collectivité d’ajuster les montants aux besoins. Les études qui comparent le « rendement » implicite des cotisations des retraités actuels montrent que ceux-ci ont été mieux traités que leurs parents ou que ne le seront leurs enfants.
Bien sûr, pour mettre un terme à cette course à l’épargne, il faut que les gens soient rassurés sur le fait que la collectivité les prendra en charge en fin de vie s’ils ont épuisé leur épargne en vivant très longtemps et n’ont plus les moyens suffisants pour financer leur dépendance. Ils seront d’autant plus rassurés que les comptes publics auront été assainis, et que nous aurons pu maintenir les principes de base de la Sécurité sociale sur l’accès de tous à tous les soins. Si nous avons une crise de la dette, tout cela sera menacé.

Pour faire circuler l’argent, il faudrait favoriser les donations et taxer l’héritage à 100 %…

Notre propos, dans cette note, n’est pas de nous focaliser sur les retraités et l’héritage mais de fixer les ordres de grandeur de la consolidation budgétaire nécessaire sur le prochain quinquennat, soit de 100 à 120 milliards par an, pour éviter que la dette n’augmente en spirale. Nous voulons montrer que les « y’a qu’à » de la droite – qui veut « réduire le train de vie de l’État » et « travailler plus » – portent sur des montants dérisoires au regard des enjeux. Quant aux « y’a qu’à » de la gauche – « taxer les riches » et « revenir sur la politique de l’offre » – ils peuvent rapporter un peu plus, mais loin de l’effort nécessaire.
À un moment, il faudra que tout le monde fasse un effort. Et pour éviter les impacts récessifs, il faut reprendre du pouvoir d’achat à ceux qui épargnent plutôt qu’à ceux qui dépensent.
Nos propositions consistent surtout à redresser les comptes publics. Il ne s’agit pas de consentir des avantages supplémentaires aux donations sous la forme d’une nouvelle dépense fiscale au profit des riches ; ni de taxer quoi que ce soit à 100%, ce qui est inconstitutionnel, irréaliste et entraînerait des comportements d’évitement.

Comment trouver 120 milliards par an ? C’est énorme !

Les plus hauts revenus (les « 1% ») et les ultrariches (les 0,001%) doivent fournir l’effort le plus important possible, pour 10 à 15 milliards. Aujourd’hui, ils accumulent toute leur vie sans payer d’impôt sur le revenu, et cet enrichissement s’efface des bases fiscales quand ils transmettent grâce au pacte Dutreil, qui permet de réduire les droits de succession effectivement payés à environ 5%. La fin de cet avantage (4 milliards) qui n’existe pas dans beaucoup de pays occidentaux, et le resserrement du dispositif Dutreil, qui coûte 5 milliards, sont des recommandations de la Cour des comptes et du Conseil des prélèvements obligatoires. On peut y ajouter le retour de l’ancien ISF, et peut-être un mini Zucman, à taux très bas, sur l’outil de travail.
Les entreprises devront contribuer, elles aussi, peut être 10 à 15 milliards, mais pas plus car toutes les entreprises françaises réunies ne génèrent qu’une centaine de milliards de profits après impôts pour investir et rémunérer les actionnaires. On ne peut pas reprendre 100 milliards sur 100 milliards.
Même si on ajoute des efforts sur le train de vie de l’Etat et le fait de travailler plus, on ne couvrira qu’un tiers des 100 à 120 milliards évoqués. Le reste, sera à la charge des « 99% » de français restants, avec des mesures générales qui mettront tout le monde à contribution, comme en 1983, en 1958, ou dans les années 2010 dans les pays du sud de l’Europe : retraites, et CSG ou TVA, dont le taux est plus bas qu’à l’étranger.
Cet effort réduira les revenus nets, mais les Français, en épargnant, s’y sont préparés. Ça peut se passer mieux que prévu si quelqu’un dit la vérité, présente un plan exhaustif et justement réparti, et redonne confiance. C’est pour cela, entre autres, qu’il faut désindexer les retraites sur quelques années, hormis les plus faibles. Pour éviter qu’on nous impose leur réduction drastique comme en Irlande, au Portugal, ou en Grèce. Plus on prendra sur les revenus qui s’épargnent, et moins sur ceux qui se consomment, moins la conjoncture ralentira, et plus on sortira vite de cette mauvaise passe.

Propos recueillis par Valérie Lecasble

(*) « Comptes publics : en finir avec le n’importe quoi (qu’il en coûte) »

Valérie Lecasble

Editorialiste politique