Guillebaud : d’Artagnan au Quartier Latin
Journaliste, écrivain, éditeur, Jean-Claude Guillebaud, mon ami, est parti pour son dernier reportage, léguant à la profession qu’il aimait passionnément un modèle rigoureux et chaleureux.
Comment une série de reportages dans la presse écrite peut-elle devenir un événement national ? Au mois d’août 1979, dans un creux de l’actualité, Jean-Claude Guillebaud saute dans un avion et écrit le soir-même le premier reportage qui éclate en Une du Monde sous le titre Un Voyage vers l’Asie. Une vingtaine d’autres paraissent jour après jour au fil de l’aventure, entre Rome et Macao. Trois semaines plus tard, il est une célébrité française, dont le carnet de voyage est dévoré par d’innombrables lecteurs qui attendent chaque jour le papier de Tintin-Guillebaud parti vers le pays du Lotus Bleu.
Ces aficionados saluent d’abord le tour de force : une page du Monde par jour, sans jamais faiblir ni lasser, au rythme implacable des étapes quotidiennes ; ils reconnaissent surtout une écriture, vive, chaleureuse, grave ou enjouée, qui décuple le plaisir du périple. Tel était Guillebaud, dont la virtuosité, la rapidité et la profondeur concentraient l’essence même du journalisme.
Ce globe-trotter était un terrien. Il passait toutes les frontières mais n’aimait rien tant que les prairies de sa Charente intime. Entre deux enquêtes de guerre, au Viêt-Nam, au Bengladesh ou au Biafra, il revenait aux Deffends, le manoir familial proche d’Angoulême, qui engloutissait les économies durement gagnées par l’écriture, tout de pierre grise et de sévérité forestière, pour relever un mur, nourrir ses chiens ou rentrer du bois pour l’hiver. Il cultivait à Paris une fausse candeur campagnarde qui ne s’en laissait pas conter et, en Charente, une distance salutaire avec les jeux parisiens qu’il connaissait sur le bout de la plume. Aux réceptions du Quartier latin, celui des éditeurs, il préférait les soirées au milieu des bois, avec ceux dont il cultivait l’amitié avec autant d’ardeur et de fidélité que ses champs et ses plantations.
Enraciné et rêveur à la fois, il commence sa carrière dans la presse régionale, à Sud-Ouest, où il glane à 28 ans le Prix Albert Londres et dont il sera plus tard le chroniqueur inépuisable, puis il est embauché comme reporter au Monde où il couvre les conflits de la planète en d’innombrables articles qui content le malheur du temps et la fraternité humaine. Puis en 1981, au zénith de son métier, il décide de quitter l’urgence pour le recul, la rapidité de la presse pour l’univers du livre. Je l’ai rencontré à cette époque, accueillant et souriant, dans le petit bureau de fond de cour qu’il occupait aux Éditions du Seuil. Je portais timidement le synopsis de mon premier livre : il l’édita aussitôt avec une audacieuse confiance. C’était le début d’une amitié de quarante ans, au fil des rencontres, des croisières à l’île d’Aix, des livres que je produisais sous sa précieuse vigilance et des chroniques qu’il donna longtemps au Nouvel Observateur dont je m’occupais.
Ami de Jean Lacouture, d’Edgar Morin ou de René Girard, il s’est fait l’éditeur d’une intelligentsia ouverte et lucide, progressiste et critique, avant de passer lui-même aux ouvrages de réflexion, censeur subtil et inquiet d’une modernité qu’il appelait de ses vœux tout en la redoutant, auteur d’une série d’essais limpides qui plongeait le lecteur au sein de la pensée contemporaine, en intellectuel pédagogue et en reporter d’idées.
Ce Charentais avait un caractère de Gascon, élégant, fidèle, indépendant et bretteur à ses heures, tel d’Artagnan au Quartier Latin. Avec son épouse Catherine, il avait enrichi sa panoplie d’homme de l’écrit en fondant la maison Arléa, du nom de ses deux filles Ariane et Léa, où ce couple de mousquetaires des lettres publiaient les textes rares, les journalistes littérateurs, les romanciers en herbe et les écrivains en liberté.
Cette indépendance farouche se retrouvait en politique. Étranger à tout nationalisme, il critiquait la gauche intellectuelle pour son ignorance de l’identité, son dédain pour le patriotisme et la religion, son libéralisme rampant et son progressisme donneur de leçons qui la coupait peu à peu des classes populaires et de la réalité du pays. Il citait volontiers ce proverbe des îles du Pacifique : il faut révérer l’arbre, qui est solide sur ses racines mais qui permet de construire la pirogue, avec laquelle on franchit l’horizon. Chevau-léger d’un catholicisme social qu’il professait sans jamais s’y enfermer, il se faisait volontiers le fin procureur d’une élite mondialisée trop fascinée par l’argent et le grand large, laissant derrière elle ce peuple qu’elle était censée défendre.
Notre différence d’âge en avait fait un grand frère, solidaire, critique et généreux. Son départ me laisse à mon chagrin. Il s’est envolé pour son dernier reportage, vers ce ciel auquel il croyait malgré tout, léguant à cette profession qu’il aimait passionnément un modèle rigoureux et chaleureux, laissant sa famille désemparée et ses amis meurtris,



