Hamlet au laser
En deux heures ramassées, intenses, fulgurantes, Ivo Van Hove commet un blasphème envers Shakespeare. Une réussite totale.
Représentée dans son intégralité comme l’exigent les puristes, Hamlet, tragédie en cinq actes, dure six heures. Et pourtant, l’intrigue tient en trois lignes : Hamlet pleure la mort de son père le roi, assassiné par son oncle, Claudius. Le monstre en profite pour épouser Gertrude, sa belle-sœur, qui est aussi la mère d’Hamlet, et monter prestement sur le trône, une intrigue conclue en trente jours.
Ivo Van Hove taille dans Shakespeare
C’est tout ? À peu près, à condition d’estomper la dizaine de thèmes abordés par Shakespeare, soit la guerre avec la Norvège, la raison d’État, les stratégies militaires, la trahison, le cynisme, les amours et les amitiés déçues. C’est ce que fait le très doué Ivo Van Hove. Il coupe au laser, il dissèque, il désosse, il commet un blasphème, on lui en veut et il s’en fout. Son précipité est une pépite ! Deux heures ramassées, intenses, fulgurantes. Car il a bien compris que ce qui nous passionne, c’est lui, et seulement lui, ce jeune prince atteint de démence réelle ou fictive.
Une scénographie électrique et musicale
« Tout le monde joue la comédie, prévient Shakespeare dans Comme il vous plaira. » Le prince du Danemark aussi, qui excelle à brouiller les pistes. Tantôt fou à lier, coupé du réel et donc schizophrène assumé, parfois surjouant la psychose en acteur chevronné pour confondre son oncle meurtrier et sa mère obscène. Cette mère qu’il déteste et adore en pauvre orphelin œdipien. La scénographie électrise la pièce : par flashs stroboscopiques, pareils à des électrochocs, Hamlet s’effondre peu à peu. Des ballades de Bob Dylan et la Bohemian Rhapsody chorégraphient sa douleur. Quant à la troupe du Français, elle se surpasse. Oubliez Gérard Desarthe, Redjep Mitrovitsa et même Lawrence Olivier. Christophe Montenez — cheveux épars, voix rauque et enfantine, allure de mendiant-aristo — transfigure le héros. « Mourir, dormir ; dormir, peut-être rêver. Oui, voilà l’obstacle ». Courez le voir psalmodier ce célèbre monologue dans une transe onirique !
Hamlet au théâtre de l’Odéon, jusqu’au 14 mars.



