Heureux comme des juifs en France ?

par Annette Lévy-Willard |  publié le 24/10/2025

Denis Olivennes est un homme très occupé. Mais il a trouvé le temps de rédiger son Dictionnaire amoureux des Juifs de France (Plon). Cet ouvrage savant et émotionnel est un pavé historique dans la mare de l’antisémitisme ambiant.

Denis Olivennes, président de la maison d'édition Editis et directeur général du quotidien Libération, à Paris, le 6 juin 2025. (Photo STEPHANE DE SAKUTIN / AFP) - Couverture du livre "Dictionnaire amoureux des Juifs de France" (Editions Plon)

Cette histoire est la mienne, celle des familles alsaciennes installées depuis des siècles sur ces territoires frontaliers disputés par l’Allemagne et récupérés par la France. On se souvient de ces jeunes enfants juifs français et immigrés, déportés de France par les nazis pour mourir dans des chambres à gaz, qui chantaient à tue-tête pendant leur arrestation : « Ils n’auront pas l’Alsace et la Lorraine ». La Révolution en 1791, puis l’Empire, avaient enfin donné la citoyenneté aux juifs. Autorisés à gravir tous les échelons de la réussite sociale, ils ont prospéré. Des citoyens plutôt Français israélites – pour ne pas dire juifs – intégrés, assimilés, loin de l’image des juifs pauvres de la « Yiddishland » des ghettos d’Europe. Un rêve d’intégration fissuré dès la fin du XIXe siècle par l’affaire Dreyfus, ce capitaine polytechnicien laïc et patriote qui sera envoyé au bagne par de fausses accusations de trahison parce que juif.

Le jour où mon fils est entré à Polytechnique j’ai découvert qu’une exposition sur l’affaire Dreyfus avait été installée dans le hall de l’école de l’élite. Elle racontait le rôle infâme de l’armée et de Polytechnique dans le complot antisémite contre Alfred Dreyfus, un siècle après l’affaire qui avait divisé la France entre dreyfusards et antidreyfusards. Comme Dreyfus, les Français juifs ou israélites étaient patriotes, en première ligne pour se battre pour la France comme mon grand-père alsacien, magistrat, blessé à la guerre de 14, appelé au gouvernement radical de l’après-guerre. Il mourra quelques années plus tard de ses blessures mal soignées sur le front. Ou comme mon père, ingénieur des mines, qui s’engagera en 1939 pour se battre contre les Allemands dans l’armée puis dans la Résistance, décoré de la Croix de Guerre. Il me disait que chaque juif qui a survécu à la Shoah en France le devait à des Français qui à un moment ou à un autre l’ont aidé à échapper aux nazis.

Plus tard, je comprendrai qu’il y a aussi une autre face de la France : une face noire, que les juifs déportés connaissaient, eux qui avaient souvent été dénoncés par un voisin ou arrêtés par des policiers français. J’interviewerai l’historien Robert Paxton, cet homme du Sud de l’Amérique qui sera le premier à publier toute la vérité sur la participation active de Vichy et du gouvernement Pétain à la Solution finale. Comme depuis l’affaire Dreyfus, il y a deux France. L’une qui a sauvé les juifs, l’autre qui les a dénoncés. J’ai deux amours, chantait la grande Josephine Baker, mon pays et Paris. Moi, née après la Seconde guerre mondiale, ce sont deux obsessions incurables qui surgissaient en articles, reportages ou enquêtes dans ma vie de journaliste à partir des années 80 : les juifs et les femmes. Les juifs, et l’extrême-droite qui fait un retour fracassant avec Jean-Marie Le Pen qui s’impose sur la scène politique à partir de 1983. Les femmes, parce que dans la déprime post mai 68, nous autres militantes gauchistes avions compris que cette révolution n’était pas la nôtre, et nous avions créé un nouveau mouvement de libération des femmes, le MLF.

Alors j’ai cherché, dans le Dictionnaire amoureux des Juifs de France de Denis Olivennes, les portraits de femmes. Sur 114 entrées de ce livre, une douzaine concerne les femmes. Du fantasme classique de la belle juive aux cheveux noirs on passe, aux XIXe et XXe siècle, aux égéries, aux premières féministes. Ces femmes ne se définissaient pas comme juives, mais elles ne le cachaient pas non plus. De Sarah Bernhardt, icone patriotique qui soutient les troupes sur le front des guerres de 1870 et de 1914, qui a eu des funérailles nationales plus grandes que Victor Hugo, à des femmes peu connues mais pionnières féministes à leur époque. Comme Cécile Brunschvicg, dirigeante d’organisations pour les droits des femmes, qui a fondé en 1909 les Réchauds de midi (ancêtre des restaus du cœur de Coluche) pour les ouvrières qui n’avaient pas de cantine. Elle sera ministre dans le premier gouvernement Blum quand les Françaises n’ont toujours pas le droit de vote.

J’ajoute donc mon chapitre personnel à ces 700 pages. Ma grand-mère, qui, en 1907, a cofondé l’Union libérale, la synagogue de la rue Copernic où les filles pourront comme les garçons faire ce qu’on appelait chez les israélites leur « communion » ou bar mitzvah. Son nom se trouve sur la plaque à l’entrée de la rue Copernic, connue depuis 1980 pour avoir été la cible du premier attentat contre une synagogue en France depuis la fin du nazisme.

Ce chapitre est aussi celui de ma mère, résistante et féministe, co-fondatrice de la Coopération féminine après la guerre. Et je m’y ajoute moi-même, co-fondatrice de ce MLF qui n’a jamais été une organisation mais un nouveau mouvement qui refusait l’étiquette féministe.
Seule limite, assumée, de ce dictionnaire amoureux : il s’arrête avec la Seconde guerre mondiale, car une autre histoire commence en 1945.

Denis Olivennes, Dictionnaire amoureux des Juifs de France, Plon, 700 pages, 28 euros

Annette Lévy-Willard