Il faut refonder l’école

par Boris Enet |  publié le 22/05/2025

Le rapport de la Cour des comptes, remis mardi 20 mai, à propos de l’école, permet d’étayer un constat que chacun sait catastrophique. Pas de révélation mais une recommandation : agir vite et fort.

École primaire Bayard, à Toulouse, le 16 mai 2025. (Photo de Pat Batard / Hans Lucas via AFP)

Personne ne découvrira la faible attractivité du métier de professeur des écoles à la lecture du rapport : faiblement rémunéré, sans perspective de carrière pour des affectations parfois absurdes au gré de la machine bureaucratique, sans même évoquer le stress ou la violence dans de nombreux territoires. Personne ne s’étonnera donc de postes non pourvus par centaines, preuve que la seule revendication syndicale de postes supplémentaires ne résoudrait en rien la quadrature du cercle.

Faute de mieux, l’école a massivement recours aux contractuels, histoire d’avoir un adulte dans une classe devant des enfants. Pas sans conséquence pour la suite d’une scolarité sans mesurer la sélection qualitative des candidats. La fonction de directeur ou directrice n’est pas plus attractive. Vieux serpent de mer de l’Éducation nationale, elle cumule tâches administratives d’un État pléthore et celles d’enseignant. La Cour recommande donc une professionnalisation à temps complet afin d’éviter, à terme, une crise des vocations, à l’image de la course estivale aux professeurs principaux de collège, que plus personne ou presque ne souhaite endosser au vu de la rémunération proposée.

Personne ne sera surpris par le bilan calamiteux d’un rythme scolaire devenu « temps de l’enfant » sur lequel le Conseil Économique Social et Environnemental s’apprête à plancher à compter du 20 juin prochain. Les sages rappellent la litanie des échecs successifs, de la semaine de quatre jours sous Sarkozy, jusqu’au courageux laisser-faire des collectivités et des mairies sous Macron au nom des contraintes locales. Tant pis pour les enfants. Contre toute considération chronobiologique, en termes d’organisation de la journée, de la semaine et de l’année, contre l’avis de l’Académie nationale de médecine, les écoliers sont donc soumis à un rythme qui n’est recommandé par personne, si ce n’est les partisans du statu quo social et les intérêts économiques bien gardés.

Organisation indépassable ? Probablement pas si l’on en juge par la majorité des pays de l’OCDE pratiquant la semaine de 5 jours. Et encore faudrait-il évoquer le sort d’un écolier sur cinq, scolarisé dans le privé, dans un régime dérogatoire que l’on ose nommer d’exception, financé aux trois quarts par des deniers publics et sur lequel la Cour demeure silencieuse.

Le résultat est sans appel. Explosion des fractures territoriales, augmentation des inégalités de niveaux entre élèves, le rapport évoque « une situation d’échec » malgré une augmentation de 10 milliards d’euros entre 2013 et 2022. En pure perte ? Sans doute pas. Mais sans révolution éducative, nous y viendrions rapidement.

La DEPP (Direction de l’Évaluation de la Prospective et de la Performance), département rattaché au mammouth, livre un constat clinique. La compréhension de l’écrit ne progresse pas depuis 2016 après une décennie de baisse. Le niveau en math devient indigent. En CM1, le pays d’Hugo finit 42e sur 58 pays testés. Quant à la reproduction des inégalités sociales, elles sont à peine corrigées par cette vieille promesse républicaine puisque 40% des enfants issus de l’IPS (Indice de Positionnement Social) le plus bas, se retrouvent parmi les 20% des enfants les plus en difficultés. On pourrait alors se réjouir de fabriquer des élites républicaines en nombre, quitte à procéder en huis clos, mais même dans ce domaine, les très bons élèves sont en moindre proportion qu’ailleurs en Europe.

Faut-il désespérer ? En aucune manière. Mais l’on ne peut se contenter du rapport factuel et chiffré de la Cour des comptes. Il faut refonder l’école, totalement, complètement. Au risque de se répéter, admettons lucidement que le statut ne protège de rien, ni de la dégradation continue du niveau enseignant et des élèves, ni des inégalités territoriales qui s’accroissent, ni de la précarisation salariale des travailleurs de l’éducation. Si l’on veut retrouver une attractivité indispensable à ces métiers, il faut accepter de les revaloriser généreusement en contrepartie d’une révolution pédagogique, et d’une logique de contrôle social sur ce service public qui conditionne l’avenir. La gauche doit enfin s’en emparer. Ajourner les réformes, agir par touches sectorielles comme le font les gouvernements successifs, sont le plus sûr moyen de passer à côté des défis de demain jusqu’à l’éclosion du drame démocratique qui nous guette.

Boris Enet