Ils abandonnent la culture
Obsédée par les considérations économiques, arraisonnée par l’extrême-droite, déboussolée par la désertion de la gauche, la classe politique s’est détournée de la culture, qui se retrouve reléguée en queue des priorités.
Où en est la culture ? Elle a disparu du discours politique. Dans le tohu-bohu des déclarations de ces derniers mois, et même de ces dernières années, le sujet culture n’en est plus un. Elle suscitait les passions dans les années 1980 et même les années 2000, comme marqueur du débat politique entre la gauche et la droite – quelle place pour la culture dans notre société ? – le discours s’est déplacé sous les coups de boutoir de l’extrême droite et l’abandon de la gauche, dont elle était pourtant l’un des plus beaux fleurons, depuis Léon Blum ou François Mitterrand.
La gauche a laissé filer ce que Gramsci appelait à juste titre l’hégémonie culturelle. D’après lui, le pouvoir se conquiert d’abord par les idées, les intellectuels dominants et l’imagination créative d’une culture effervescente. Si on libère du temps libre, c’est pour que la classe laborieuse se cultive et puisse s’approprier ces grands lieux, ces idées, ces créations de l’humanité, qui sont son moteur comme le répétait Pierre Mauroy, Premier ministre, tandis que le dynamique Jack Lang mettait en œuvre une politique culturelle qui la société vers le beau, la connaissance et la création, et non l’argent.
Et puis pffftt, plus rien ! Tout cela s’est dilué dans la financiarisation triomphante, un État de moins en moins prodigue, et des préoccupations tournées essentiellement vers l’économie et la rentabilité jusqu’à l’aveu sans complexe de la présidente de la région des pays de Loire, en 2024, madame Morançais : « Pourquoi donner de l’argent à des gens – les artistes – qui ne sont même pas capables après tant d’années de trouver leur rentabilité ? »
Aujourd’hui le monde politique – à quelques notables exceptions près, à gauche comme à droite – adhère aux propos de la présidente de région, fière de son esclandre qui ravit l’extrême droite et reflète une idée que beaucoup n’osent pas formuler : mais oui, elle a raison, la culture coûte cher, et ne profite qu’à une élite. Elle devient donc une variable d’ajustement quand les budgets sont serrés. Au diable les saltimbanques, le théâtre, la musique, les artistes et leurs spectacles : ces gens ne rapportent rien, ils ne sont plus de notre temps, ça suffit! Dehors !
Qu’en est -il aujourd’hui, novembre 2025 ? Les temps sont durs pour les artistes : les budgets sont fragilisés, le cinéma perd 10 à 15% d’entrées, le mécénat s’essouffle, les subventions des villes, des régions et des départements diminuent dangereusement, même si les salles de théâtre et de danse sont toujours remplies. Et puis il y a des secousses mal venues : l’affaire du Louvre, qui met le doigt sur les insuffisances de budget et de la gestion des lieux patrimoniaux majeurs, le limogeage de René Martin dont le rôle était clé pour la musique, surtout le piano (la Folle Journée de Nantes, la Roque d’Anthéron), l’annulation du festival de la bande dessinée à Angoulême, pour dissensions internes, autant de coups qui font apparaître un modèle qui a besoin de se réinventer dans une société qui a profondément changé, même si le public est toujours là, demandeur de rêves, d’imagination, de réflexion et de plaisir d’être ensemble.
Tout cela est pain bénit pour cette droite ultra qui a bien compris la pensée de Gramsci, eux qui veulent faire renaître les vraies valeurs, la bonne vieille France d’autrefois, traditionnelle et rurale. Les traditions, oui ! Car la terre, elle, ne ment pas. Revenons aux fondamentaux, faisons disparaître le service public, incapable de gérer et tous ces saltimbanques de gauche et racontons la véritable histoire de notre pays, la vraie culture, celle d’avant les immigrés, « La France d’avant ». Avant quoi ? On se le demande… De Villiers, au Puy du Fou l’a expérimenté avec succès depuis longtemps en Vendée, patrie de Retailleau : prenons modèle. Édouard Stérin est proche avec ses fêtes qui exaltent le terroir et son histoire. Qui peut être contre l’histoire, le patrimoine, la restauration de Notre-Dame et des églises ? Personne bien sûr et l’élan national s’y prête.
Ainsi a-t-on changé de discours et l’extrême-droite s’est engouffrée dans la brèche : défense des valeurs nationales, méfiance ou rejet de l’extérieur, des immigrés, du « woke », à l’image de Trump, ce qui permet de condamner ce qui déplaît, dérange, n’est pas dans la norme, subversif, et donc suspect. Vieille histoire.
En un mot, la culture est mal en point, menacée, l’extrême droite l’a récupérée sans complexe à son profit. Le plus curieux c’est que ni la gauche, ni la droite d’ailleurs, toute à leurs affaires fiscales et à leurs dissensions internes, ne défendent plus la culture, le mot a disparu du vocabulaire, à quelques soubresauts près.
Les artisans de ce presque naufrage – tous ceux qui ne disent rien – assistent indifférents aux rodomontades d’une ministre de la Culture, Rachida Dati, qui n’aime ni le service public de la radio et de la télévision, ni le milieu culturel qui d’ailleurs le lui rend bien. Tapis rouge pour le rassemblement national qui peut s’ériger en défenseur de nos traditions, de notre patrimoine et de nos valeurs, c’est à dire des siennes. Le multiculturalisme a vécu, ce qui permettra de se débarrasser le jour venu des cultures d’ailleurs, de la mixité et des étrangers. Ainsi se façonnent les esprits, Bolloré aidant, dans la France de cette fin de quart de siècle. Ainsi meurt une certaine idée de la culture, qui fait la grandeur de notre pays humaniste, ouvert et moteur pour l’esprit universel. Les lumières se sont éteintes ? À moins que les artistes et les citoyens les rallument in extremis, dans ce pays qui a fait de la liberté et de la création les oriflammes de notre société.



