Ils ont tué Ben Barka
Le journaliste spécialiste de l’Afrique Stephen Smith, et l’avocat Ronen Bergman dévoilent les secrets qui ont si longtemps entouré l’enlèvement de Mehdi Ben Barka (*), l’opposant au roi Hassan II disparu en 1963. Un thriller au cœur de la Vème République.
29 octobre 1965. Ben Barka, le leader de l’opposition au roi du Maroc Hassan II, a rendez-vous pour déjeuner à la brasserie Lipp, à Saint-Germain des Prés, à Paris. Il est accompagné d’un ami, étudiant marocain. Quelques minutes avant d’entrer dans le restaurant, deux hommes se présentent à lui et l’invitent à les suivre. Persuadé qu’ils vont le conduire à l’Élysée pour rencontrer le Général de Gaulle, ou un de ses proches, il obtempère. L’étudiant le laisse sans inquiétude s’engouffrer à l’arrière d’une voiture. On ne le reverra jamais.
Qui a tué Ben Barka ? Il faut commencer par saluer le gigantesque travail accompli par le journaliste Stephen Smith, spécialiste de l’Afrique et l’avocat Ronen, Bergman, spécialiste du renseignement. L’enquête est fouillée, plus de 110 pages de notes sur les 560 que compte le livre. Ils dévoilent la vérité sur cette affaire.
Mehdi Ben Barka était un mathématicien brillant, il fut professeur et enseigna à titre particulier au futur roi Hassan II quand celui-ci était un jeune prince. Il devint rapidement leader de la gauche marocaine, très engagé sur le plan international (Afrique, monde arabe, Amérique latine). Recruté par les services secrets tchécoslovaques, il travaillera pour les services russes, qui n’apprécieront pas qu’il se rapproche de la Chine. Ses besoins financiers étaient grands et l’argent joue un rôle important dans sa vie. Il a quatre enfants avec une femme plus jeune et qui a 16 ans quand il l’épouse.
Dans cette affaire, d’un des grands scandales de la Vème République, le Maroc, Israël et la France sont impliqués. Israël cherche à rompre le front arabe et le Mossad procure informations et armes aux service marocains pour appuyer l’opération. En France, les officines, les services de police, et de sureté nationale côtoient les milieux littéraires et la pègre. Ce sont des policiers français qui interpellent Ben Barka mais des truands qui le séquestrent dans une maison dans l’Essonne avant de le laisser aux mains des plus hautes autorités de la sécurité marocaine. Mehdi Ben Barka sera noyé dans une baignoire, avant d’être enterré en forêt, et son corps dissous dans la soude caustique.
Maurice Papon, alors préfet de police de Paris, fera preuve de graves défaillances de contrôle et de complaisance ou de tolérance à l’égard d’opérations illégales sur le sol français. Il sera muté en 1967.
Roger Frey est ministre de l’intérieur, responsable de la police nationale. Il a autorisé la venue en France de responsables impliqués dans la disparition, puis a cherché à limiter l’ampleur de l’enquête judiciaire après l’enlèvement. Il démissionne en 1966 sous la pression politique.
Georges Pompidou, est Premier ministre. Furieux de cette affaire, le général de Gaulle voudra sanctionner Roger Frey. Mais Pompidou empêchera la chute de son ministre de l’Intérieur, qui aurait pu entraîner la sienne, chacun d’eux ayant été au courant du projet d’enlèvement marocain.
Ben Barka n’est à l’époque pas la seule victime de ce type d’agissements. En 1963, le Général de Gaulle avait lui-même fait enlever en Allemagne le colonel Antoine Argoud, opposant à l’indépendance de l’Algérie et co-fondateur de l’OAS avec Raoul Salan. Jugé, le colonel fut d’abord condamné en 1963 avant d’être gracié par de Gaulle en 1968. Ainsi va la Vème République…
(*) Stephen Smith et Ronen Bergman, L’affaire Ben Barka, Grasset, 570 pages



