Impasse politique face à objet social non identifié
En adoubant à l’aveugle les appels au blocage du pays, une partie de la gauche reprend le chemin de l’infantilisation sous l’emprise et la baguette du Caudillo insoumis. Sans réflexion pour l’après, sans stratégie pour ensuite.
Comme le rappelait Valérie Lecasble, il aura suffi d’un petit brûlot de Mélenchon à quelques jours de la rentrée pour que plusieurs formations de gauche le suivent sans réfléchir davantage. Parmi les populistes, les plus institutionnalisés ne s’y trompent pas. L’extrême-droite en quête de respectabilité, celle du RN, ne se mêlera pas officiellement à « la meute » pour semer le désordre, laissant les réseaux complotistes et poujadistes radicaux l’organiser en sous-main.
Mais Mélenchon n’en est plus à cela près, lui qui aurait qualifié cet attelage confus « d’interclassiste » il y a quelques années pour inviter à y regarder à deux fois avant d’y monter. Tout est désormais bon pour exister et hâter l’affrontement final dont il vit et par lequel existe sa camarilla.
Dans une mythologie de la confrontation sociale qui nourrit désormais une bonne partie de la gauche, on laisse croire que la moindre manifestation est par essence honorable et porteuse de progrès. Et par effet moutonnier, on embraye en chœur dans une unanimité contrite. Il ne faut pas abandonner l’élan, le souffle, à la meute, à l’avant-veille des municipales. Marine Tondelier, insoumise compatible de conviction et d’intérêt, colle à Mélenchon à qui elle doit tant. Plus dommageable, des secteurs de la gauche politique et sociale, bien que gênés aux entournures, s’y résignent finalement au mépris du b-a-ba de leurs propres fondamentaux. Le porte-parole socialiste, Arthur Delaporte, embraye ainsi sans la moindre retenue avant qu’une autre porte-parole, Chloé Ridel, ne nuance quelque peu l’engagement de la direction du PS.
Les Gilets-jaunes sont passés par là. La fragmentation des électorats, le séparatisme territorial comme l’éloignement des couches populaires des sempiternelles initiatives justifieraient ce feu vert à « bloquer le pays ». La gauche devrait bien plutôt proposer de le débloquer. Face au ruissellement tari, au creusement des inégalités, devant le mur de la dette et la dangerosité du contexte international, il y a mieux à faire. Les souffrances sociales, la paupérisation des travailleurs de la fonction publique, « l’ubérisation » de secteurs entiers d’une jeunesse mal formée et un décrochage latent du système de santé appellent des solutions et une action réparatrice urgente et responsable. Non un soutien hasardeux à un agrégat dont les ressorts premiers, anti fiscaux, anti écolo, anti urbain lui sont étrangers, voire hostiles.
Il fut un temps où la gauche savait faire la différence entre les forces de la transformation sociale et celles du statu quo, les grèves ouvrières et les coups de chaud de la petite-bourgeoisie. Désormais, « le bruit et la fureur » prêtés au « peuple » suffit à tout justifier. Initiée par « Nicolas qui paye » et toute la fachosphère, protéiforme et tentaculaire, ce 10 septembre serait devenu un point d’appui commode pour la censure. La mobilisation pour la mobilisation avec, à la clé, la destitution d’un Premier ministre affaibli. Et après ? Qui tirera les marrons du feu ?
La République de Weimar, avant le 30 janvier 1933, n’a pas seulement essuyé des affrontements violents contre elle, elle a servi d’arrière-plan à des initiatives mortifères mêlant membres du parti communiste allemand et du parti nazi. Ce qui se prépare dans les antres des réseaux sociaux et dans des têtes embrumées n’est qu’un cocktail détonnant, sans boussole, sans perspective, sans solutions concrètes. La traduction politique de cet objet social non identifié, comme le fut le mouvement des Gilets-jaunes, ne débouchera pas sur une quelconque solution démocratique, spécialement à gauche. Les organisations syndicales le pressentent, elles qui étaient réticentes à la « stratégie des ronds-points » il y a huit ans. Sauf que le contexte est cette fois infiniment plus dangereux.
La gauche aurait pu s’emparer de la question du budget par une critique parlementaire utile, articulant ses propositions avec les mobilisations syndicales. Mais elle a préféré s’en remettre à celui qui l’enferme sous un plafond de verre sans espoir ni social, ni même électoral. À six mois des Municipales, cela pourrait se traduire par un mois de mars meurtrier. Un cri primal, fondé sur un désarroi polyphonique, privé de toute solution démocratique ne peut conduire que dans une impasse dangereuse. En l’absence de convergence des luttes et par une funeste convergence rouge-brune, la gauche républicaine subit à nouveau un effet de ciseau, par sa seule faute.



