Industrie : silence, on coule !

par Gilles Bridier |  publié le 27/05/2025

Les signaux d’alerte se multiplient sans que l’exécutif ne prenne de décision à la hauteur de la dégradation des comptes et de la baisse de la compétitivité française.

L'usine chimique Vencorex au Pont de Claix, le 20/03/2025. La plateforme chimique du Pont de Claix, au sud de Grenoble, était placée en redressement judiciaire depuis septembre 2024. (Photo Benoit Pavan / Hans Lucas via AFP)

Les gouvernements ne gouvernent plus. Exemples : depuis des lustres, les comptes de la Sécurité sociale dérapent ; les ministres se transmettent la patate chaude sans rien décider pour modifier une trajectoire sur laquelle la Cour des comptes ne cesse de les alerter.

Tous assistent pétrifiés au déclin de l’industrie automobile, sinistrée depuis des années sans qu’aucune réaction ne se manifeste, comme pour l’usine Stellantis de Poissy. L’INSEE note que la productivité française a reculé par rapport à 2019, quand d’autres pays ont effacé les effets de la pandémie de Covid. La perspective de croissance, ramenée à de 0,9% à 0,7%, est révisée à 0,5% par l’OFCE.

Veut-on propulser la France parmi les champions du numérique ? C’est oublier que l’an dernier, les défaillances de start-up parmi les plus mûres ont augmenté de plus de 40% par manque de financement. Lorsque le champion des puces franco-Italien STMicroelectronics supprime un millier de postes et ferme une ligne de production pour la transférer à Singapour, les clignotants virent au rouge.

Même chose lorsque l’usine chimique Vencorex, près de Grenoble, est lâchée par son propriétaire thaïlandais et reprise par son concurrent chinois avec seulement 50 salariés, contre 450 six mois plus tôt. Ou lorsque Arcelor Mittal révise à la baisse son projet de décarbonation à Dunkerque en maintenant la suppression de plus de 600 emplois dans le groupe.

Les coûts de production poussent les entreprises à délocaliser, mais l’exécutif ne décide rien et préfère communiquer sur les vingt milliards d’euros de promesses d’investissements qui sont tombés du ciel à Versailles, au sommet Choose France où Emmanuel Macron avait invité quelque deux cents grands patrons du monde. Vingt milliards… et même 17 milliards de plus dans l’intelligence artificielle qui sont autant de confirmations d’engagements pris fin février à Paris au sommet pour l’IA. L’affiche est séduisante, mais incomplète.

Car si on regarde au-delà de Choose France, les investissements étrangers en France ont baissé de 14% en 2024 par rapport à l’année précédente, selon le cabinet EY cité par Le Monde. Et vingt milliards, c’est aussi l’unité de compte que TotalEnergies, CMA-CGM et Sanofi ont prévu, chacun, d’investir aux Etats-Unis, soit des annonces à 60 milliards pour seulement trois groupes français sans compter les autres projets d’entreprises françaises décidées, comme Saint-Gobain, à traverser l’Atlantique pour produire sur place.

Certes, l’Europe entière est défiée par les États-Unis qui, avec les subventions de l’Inflation Réduction Act de Jo Biden et la hausse des taxes à l’importation de Donald Trump, aspirent les investissements étrangers. La réponse doit donc être collective, dans la sidérurgie comme dans d’autres secteurs aujourd’hui menacés. Mais au niveau national, des mesures tardent à être prises pour adapter les moyens de production aux nouvelles conditions de concurrence. La morosité s’enkyste. France Travail estime que les prévisions d’embauche des entreprises françaises pour 2025 sont en retrait de 12,5% par rapport à 2024. En mars dernier, le taux de chômage touchait 7,4% de la population active, alors que la moyenne européenne n’est que de 5,8% selon Eurostat, et que 21 pays membres sur 27 font mieux. L’instabilité politique se paie cher.

Attirer les capitaux étrangers pour créer de l’emploi ? Nécessaire, mais insuffisant. Rappelons que si la France présente un certain intérêt, c’est pour partie grâce au plan France 2030, doté sur cinq ans de 54 milliards d’euros, mis en place pour accompagner les projets dans une dizaine de secteurs. Cette opportunité crée un effet d’aubaine, pas toujours suffisant. On se souvient qu’Elon Musk, séduit par la politique pro-business d’Emmanuel Macron, avait évoqué en mai 2023 la perspective d’un « investissement significatif » de Tesla en France. Il est resté lettre morte. La communication ne suffit pas : pour relancer l’investissement, la France doit réduire ses coûts de production et travailler à l’harmonisation du marché européen.

Gilles Bridier