Insupportable Mozart
Vous avez aimé Amadeus, le film ? Vous adorerez la pièce. Amadeus, l’histoire de Mozart contée par Salieri, est reprise au Théâtre Marigny dans une mise en scène pétillante et musicale signée Olivier Solivérès.
Vienne, 1781. Un drame de la jalousie se déroule en sourdine, entre deux hommes. Le malade, l’obsédé, le torturé tortionnaire s’appelle Antonio Salieri. Italien trentenaire, dévot, mielleux, compositeur de petites choses plaisantes, musicien tout-puissant à la Cour de l’empereur Joseph, il aurait une vie agréable si un insolent prodige venu de Salzbourg n’avait pas débarqué dans son microcosme pour en chambouler chaque recoin. Ce surdoué mal élevé, moqueur et provocant porte un nom insensé : Wolfgang Amadeus Mozart.
Salieri face au prodige Mozart
Le tour de force de Peter Shaffer, qui écrit sa pièce en 1981, c’est son angle d’attaque. Vieux, pris de remords, se sachant médiocre, Salieri éprouve le besoin de se confesser. Ce faisant, il met en lumière la trajectoire du génie désinvolte qui se fiche de tout et qui lui a pourri la vie. Cet astucieux canevas, Milos Forman le reprendra à son compte pour réaliser Amadeus, un film étourdissant de beauté, d’humour et de folie. Résultat : huit Oscars en 1985.
Au théâtre Marigny, les parents sont venus avec leurs enfants. Comment mieux les introduire à l’œuvre de Mozart que par ce biais ? La mise en scène d’Olivier Solivérès est un copié-collé du texte original. Sage décision : on ne change pas une formule gagnante. Cinq chanteurs lyriques et une violoncelliste ponctuent l’intrigue d’extraits de Don Giovanni, de L’enlèvement au sérail, des Noces de Figaro, de La Flûte enchantée et du Requiem en ré mineur. L’excellent Jérôme Kircher se charge de l’aigre Salieri, tandis que Thomas Solivérès, très à l’aise dans le Siècle des Lumières (il fut « Le jeune Voltaire » dans une série TV), s’inspire de la bluffante interprétation de Tom Hulce dans le film de Forman. Sa perruque l’incommode, il gaffe, choque et, à intervalles réguliers, éclate de ce fou rire hoquetant et suraigu qui fait la joie du public.
Une mise en scène musicale au Théâtre Marigny
Dans le rôle de l’Empereur Joseph, inculte et jouisseur, Éric Berger est parfait. L’inénarrable réplique sur le talent de Mozart, il la susurre en pédant consommé : « C’est intelligent, lâche-t-il, c’est allemand, c’est de qualité, mais… il y a un peu trop de notes ! ». Les costumes sont somptueux, les comédiens s’amusent. Le tout forme un spectacle enlevé et flamboyant. Fauchés mais heureux, Constance et Wolfie – qui boucle ses opéras en six semaines – s’aiment d’amour fou. Le masochiste Salieri, lui, vit de notes d’encre, de sucreries et d’un projet de vengeance. Chaque jour, l’envieux supplie l’Éternel de lui accorder un peu du talent de Wolfgang : « Ses partitions sont sans ratures ni corrections, soupire-t-il. Par qui sont-elles dictées ? C’est la voix de Dieu. Mais pourquoi Dieu a-t-il élu cet enfant obscène ? ». Question sans réponse. Sauf à considérer que Mozart-père a gratifié son fils génial d’un prénom prédestiné. Car Amadeus, en latin, signifie : « celui qui aime Dieu ».
Amadeus, au Théâtre Marigny.



