Intelligence artificielle : la crise ne sera pas artificielle
Jamais, depuis la révolution internet, le secteur technologique n’avait absorbé autant de capital en si peu de temps. En trois ans, l’intelligence artificielle est devenue le cœur d’un cycle d’investissement d’une ampleur historique… et dangereuse.
Selon diverses estimations, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta et quelques autres géants consacreront près de 400 milliards de dollars d’investissement en 2025 à l’IA (puces, serveurs, immobilier, réseaux, énergie). Avant 2027, ce montant pourrait grimper à 600 milliards par an, pour un total cumulé avoisinant 2,8 à 2,9 trillions de dollars à la fin de la décennie. L’IA n’est plus un programme d’investissement : c’est devenu un pari massif, un casino dans lequel tout le monde mise sur le même numéro.
Or plus les barrières à l’entrée montent, plus les acteurs historiques surinvestissent. Non pas pour générer de la valeur, mais pour empêcher les concurrents d’émerger. Chaque dollar investi par l’un des grands du secteur force les autres à suivre, même si la rentabilité marginale est négative. Le secteur avance par inertie stratégique.
Prenons l’exemple d’Open AI. Cette entreprise annonce qu’elle investira 1.400 milliard de dollars en huit ans, avec une valorisation de 500 milliards de dollars, alors qu’elle aura probablement 13 milliards de dollars de revenus en 2025, qu’elle annonce 19 milliards de dollars de pertes sur les trois premiers trimestres de 2025 et qu’elle ne compte dégager ses premiers profits qu’au début des année 2030.[1]
Les Big Tech sont, dit-on, assises sur un trésor de guerre. L’image est incomplète. En réalité ces géants s’endettent massivement. Microsoft affiche environ 40 milliards de dollars de dette obligataire en 2025. Même chose pour Amazon, Alphabet, Meta ou Oracle : émissions obligataires sur les marchés, financement de data centers via la dette privée, des milliards de dettes adossées à des loyers, etc… Rien qu’en agrégeant les dettes à long terme d’Amazon, Microsoft et Alphabet, on dépasse déjà 110–120 milliards.
Aux obligations financières s’ajoutent des engagements pluriannuels quasi irrévocables : commandes fermes de puces, contrats d’achat d’énergie à longue durée pour alimenter des data centers, baux de terrains et d’immobilier sur plusieurs décennies, ventes à terme de capacités de calcul, etc…
Si les revenus prévus ne se matérialisent pas, toute cette infrastructure se transformera en boulet financier – exactement comme les licences 3G surpayées au début des années 2000. Or le secteur est hyper-concentré. En 2025, tout repose sur une poignée d’acteurs dominants : Nvidia pour les puces, Microsoft/Amazon/Google/Meta pour le cloud, quelques modèles fondamentaux réellement compétitifs, et quelques acteurs contrôlant l’essentiel des données. Cette concentration extrême crée une vulnérabilité majeure. Quand toute une industrie dépend de la rentabilité future d’un petit nombre d’entités, un seul faux pas peut provoquer une onde de choc majeure.
La justification ultime de ces investissements titanesques, c’est la promesse d’un boom de productivité. Or les premiers retours empiriques montrent des gains situés entre 5 et 20 % sur certaines tâches précises — loin des multiplications par dix souvent mises en avant. Si, d’ici cinq ou six ans, la productivité globale ne reflète pas le miracle attendu, le narratif peut s’effondrer d’un seul coup. Le marché recalculera les valorisations sans clémence, et la montagne de dettes accumulée pour courir après la promesse se retrouvera adossée à des cash-flows décevants.
A cela s’ajoute l’écheveau des financements croisés. Un seul exemple : Nvidia a investi dans Open AI, laquelle achète des circuits électronique (GPU) à Nvidia, laquelle détient une part de Core Weave qui est aussi client de Nvidia… Même relation incestueuse entre Microsoft, Open AI et Azure. Même boucle fermée entre Amazon, Google et Antropic. Investisseurs, fournisseurs, distributeurs et concurrents… tous les acteurs sont dans une dépendance mutuelle extrêmement dangereuse.
En un mot, les mécanismes classiques d’une bulle sont tous là. Une innovation révolutionnaire, dont les gains économiques restent difficiles à quantifier. Une course mimétique où aucun dirigeant ne veut être celui qui aura « raté l’IA ». Une abondance de capitaux cherchant désespérément un rendement et favorisant la surenchère. Et des régulateurs aux abonnés absents. Le rêve de l’IA fait courir un risque majeur à l’économie mondiale. Comme en 2008, un récit trop beau pour être vrai aura déclenché une crise financière mondiale.
[1] Les Échos du 26 Novembre 2026



