Iran : l’angoisse du jour d’après

par Pierre Benoit |  publié le 02/03/2026

Trump sait-il où il va ? Il affiche l’objectif d’un changement de régime, qui mettrait fin au règne agressif et obscurantiste des mollahs. Mais que se passera-t-il si la République islamique réussit à survivre ?

Des forces de sécurité montent la garde près d'un portrait de l'ayatollah Ali Khamenei, le 2 mars 2026, dans le centre de Téhéran. Le Guide suprême iranien a été tué après l'attaque conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran le 28 février. (Photo Majid Saeedi / Getty Images via AFP)

Au troisième jour de l’opération « Fureur épique », la dynamique de la guerre provoque davantage l’inquiétude que le soulagement de voir tomber un tyran. Inquiétude parce que le Moyen-Orient s’embrase, et parce que rien n’est clair dans l’option stratégique de Trump. Le maître de la Maison-Blanche continue de nous faire croire que la guerre, c’est la paix, dans le monde orwellien qu’il nous propose.

Une guerre aux répercussions régionales

L’inquiétude devant un pays, l’Iran, qui s’enfonce dans la guerre avec les inévitables « dégâts collatéraux », pour reprendre le vilain mot-valise des états-majors. Dès samedi, une frappe a touché une école primaire de filles à Minab, au sud du pays, le bilan pourrait être lourd mais le régime ne donne aucun détail. À Téhéran, lundi, des immeubles ont aussi été visés par des missiles. L’Iran ne baisse pas la garde, avec de nouvelles salves de missiles sur les alliés de Washington : Abou Dhabi, Doha, Dubaï et le Koweït.

À la mort d’Ali Khamenei, les « proxys » de l’axe de la résistance ont répondu présent. Dans la nuit de dimanche à lundi, les artilleurs du Hezbollah libanais ont envoyé une salve de drones et de missiles en direction d’Israël. Le cessez-le-feu conclu en novembre 2024, deux mois après la mort du leader des milices chiites Hassan Nasrallah, vient de voler en éclat. La riposte de l’État hébreu ne s’est pas fait attendre. Après avoir lancé un appel à l’évacuation des agglomérations de la Bekaa et de celles au sud du Liban, la chasse israélienne est entrée en action.

En Irak, d’autres organisations chiites ont tiré sur les bases américaines installées au Kurdistan. Les rebelles houthis du Yémen annoncent que tous les navires militaires ou commerciaux américains croisant en mer Rouge sont des cibles.

L’ombre d’un enlisement stratégique

Pour un peu, on retrouve le Moyen-Orient dans la même dynamique de guerre d’avant le cessez-le-feu d’octobre dernier à Gaza, lorsque Trump avait arraché in extremis un accord au Hamas. D’où ce commentaire désabusé du secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres : « L’action militaire présente le risque de déclencher une série d’événements incontrôlables dans la région la plus volatile du monde ».

Donald Trump n’a donné aucune interview aux médias américains depuis le début des opérations. Il anime seul son commentaire par un « live » sur son réseau Truth Social. Il a juste précisé qu’il envisageait une opération de quatre à cinq semaines. Dans un autre commentaire, il fanfaronne en disant qu’il a trois « bonnes options » en tête pour succéder au régime actuel. Dans un autre message encore, il réitère son appel aux Iraniens pour qu’ils s’emparent du pouvoir. Ce flou interroge sur la véritable stratégie mise en œuvre par la Maison-Blanche.

Si la campagne aérienne en cours se développe sur quatre ou cinq semaines, cela signifie que le Pentagone joue la carte de l’attrition, qu’il attend le moment où le régime aura épuisé ses réserves de drones et de missiles. Que se passera-t-il ensuite si le triumvirat de transition (lire dans nos colonnes l’entretien avec Bernard Hourcade) parvient, entre-temps, à réunir les 88 religieux de « l’Assemblée des experts » pour désigner le successeur de Khamenei ?

Changement de régime ou compromis ?

Dans l’hypothèse où le nouveau Guide suprême serait un homme d’ouverture soucieux de trouver un accord avec Washington sur le nucléaire et les missiles, voire d’ouvrir le marché pétrolier aux compagnies américaines, verra-t-on la Maison-Blanche saisir l’occasion de tourner la page ? Le scénario a été mis en œuvre au Venezuela : le kidnapping du président Nicolas Maduro n’a pas débouché sur un changement de régime, mais sur l’arrivée des pétroliers texans. Seules quelques dizaines de détenus politiques ont été libérées.

L’Iran n’est pas le Venezuela. Mais le ministre de la Défense, Pete Hegseth, estime que l’esprit de Caracas est « inspirant », reconnaissant que l’opération en cours est « sans règles d’engagement stupides, sans bourbier de “nation building”, sans construction de la démocratie ». Pour l’heure, le scénario retenu par l’administration Trump est de frapper le plus fort et le plus vite possible sur les structures de commandement, l’appareil sécuritaire, les centres névralgiques. Cette stratégie porte un nom : « shock and awe », choc et stupeur. Elle n’aura qu’un temps. Ces coups de massue doivent en principe provoquer des fractures au sein de l’appareil répressif. Cette bascule plus ou moins organisée verrait alors la désertion de pans entiers d’agents des forces de sécurité rejoindre les manifestants de la rue. D’où les mots de Trump appelant les Iraniens à prendre leur destin en main.

On peut imaginer que des agents infiltrés dans certains services préparent depuis des mois une telle bascule. D’après les indiscrétions de la presse américaine, les frappes de samedi matin qui ont emporté le Guide suprême ont aussi supprimé une quarantaine de dignitaires et de hauts gradés. Non seulement le régime tout entier est sur ses gardes, mais rien ne dit que les Iraniens puissent se défaire si vite du traumatisme des massacres de masse de janvier.

Ce scénario de la bascule donne le vertige tant il paraît aléatoire si, d’aventure, le régime des mollahs parvient à faire le gros dos suffisamment longtemps. Vertige car Trump pourrait bien perdre la main dans le brouillard de cette guerre qu’il vient d’enclencher conjointement avec son partenaire Netanyahou. Cette inquiétude se lit déjà aux États-Unis en regardant les sondages, où une majorité est opposée à l’engagement des troupes. Et déjà certains se demandent si les élections de mi-mandat pourront se tenir comme à l’accoutumée.

Pierre Benoit