Iran : les ressorts d’une insurrection citoyenne

par Pierre Benoit |  publié le 10/01/2026

Jamais l’Iran n’avait connu de telles foules de manifestants en colère. Dans la nuit du 8 au 9 janvier, c’est l’ensemble du pays qui a fait entendre sa voix. Pour la première fois, le régime des mollahs est en danger.

Des Iraniens se rassemblent et bloquent une rue lors d'une manifestation à Téhéran, en Iran, le 9 janvier 2026. Les manifestations nationales ont débuté fin décembre au Grand Bazar de Téhéran pour protester contre l'échec des politiques économiques, se sont étendues aux universités et à d'autres villes, et ont rassemblé des slogans à la fois économiques, politiques et antigouvernementaux. (Photo : MAHSA / Middle East Images via AFP)

Une vingtaine de villes ont été secouées par des rassemblements et des affrontements avec les forces du régime des mollahs. Certains manifestants scandaient le nom de Reza Pahlavi, le fils en exil de l’ancien Chah d’Iran. Le black-out s’est produit au cœur de la nuit, une coupure d’Internet qui ouvre la porte à une répression à huis clos.

Mais dans cette nuit du 8 janvier, la peur a changé de camp.
Depuis le 16 septembre 2022, date de la mort en prison de Mahsa Amini, cette étudiante arrêtée par la police des mœurs pour un voile mal ajusté, les manifestations n’avaient qu’un mot d’ordre : « femme, vie, liberté ». Tout a basculé au soir de cette treizième nuit de mobilisation, avec un nouveau slogan : « mort au dictateur ».

Les bazars déclenchent une nouvelle contestation

Ce sont les commerçants qui ont donné le coup d’envoi de cette nouvelle vague de contestation. Ils rejetaient une hausse des impôts et la suppression par le gouvernement d’un taux de change préférentiel réservé aux catégories sociales proches du régime. On se souvient que le bazar avait soutenu Khomeiny et financé la révolution islamique de 1979. Le projet de budget pour 2026 présenté par le Président Massoud Pezechkian a été rejeté par les conservateurs. Il voulait mettre un terme à un privilège dont bénéficient depuis cinquante ans les gardiens de la révolution et les caciques du régime, un dollar six fois inférieur au taux du marché. Ce privilège a permis de bâtir des fortunes, de monter des circuits d’exportation de capitaux tout à fait légaux.

Le 28 décembre, les commerçants ont tiré leurs rideaux ; le mouvement a fait tache d’huile sur les marchés des grandes villes, la jeunesse a vite eu fait de rejoindre leur colère. « En s’attaquant à la base sociale du régime, la crise actuelle est plus profonde qu’auparavant, note le géographe Bernard Hourcade (*). En 2019, c’est le prix de l’essence qui a lancé les manifestations, la crise des carburants a été réglée, les choses sont rentrées dans l’ordre. Avec la mort de Masha Amini en 2022, le régime a abrogé la loi sur le foulard islamiste. Le président Massoud Pezechkian n’a pas eu la capacité de s’imposer … Cette protestation au cœur de l’ancien soutien traditionnel du régime a permis à l’ensemble des mécontents de rejoindre le mouvement. Cela dit, c’est un mouvement disparat, sans leader, il ne porte pas une alternative politique. La répression sera d’autant plus forte que le mouvement est dispersé ».

En moins de deux semaines, l’opposition au régime vient de faire un bond en avant. L’ampleur du mouvement n’est peut-être pas dû à l’appel du fils Pahlavi, chassé de Téhéran par la révolution de 1979. Il s’explique davantage par le fait que les classes moyennes viennent de rejoindre la contestation d’un régime totalitaire jusqu’ici porté par le mouvement des femmes et la jeunesse iranienne. Et si, dans les rassemblements des derniers jours, on a entendu scander « vive Pahlavi », beaucoup criaient aussi « ni Khamenei, ni Pahlavi, nous voulons la liberté ».

Trump et la tentation d’une intervention

Ali Khamenei, le guide suprême qui dirige le pays d’une main de fer, ne s’est pas trompé sur la dynamique de la situation. C’est lui et non le Président Massoud Pezechkian qui a pris la parole. Comme à son habitude, il a qualifié les manifestants de « vandales » et de « saboteurs ». On est loin de la situation provoquée par les bombardements israéliens et américains de juin derniers, cette fameuse « guerre des douze jours » au cours de laquelle plusieurs hauts responsables militaires avaient été éliminés. Téhéran pouvait encore invoquer l’unité nationale devant une agression étrangère. Le régime est aujourd’hui recroquevillé sur lui-même, plus question d’exporter son modèle en Syrie ou via le Hezbollah.

En quelques jours, tout a changé. L’effet Maduro est là, très présent dans la tête des Iraniens. Les manifestants ne demandent qu’une chose, que Trump les débarrasse des mollahs. Reza Pahlavi lui a même écrit pour lui demander de se « tenir prêt à intervenir pour aider le peuple iranien ». Le milliardaire républicain n’a pas encore répondu à la demande de rencontre formulée par le fils du Chah. Mais il a eu ce commentaire : « je pense qu’il faut laisser tout le monde agir et voir ce qui émergera ».

Les États-Unis connaissent bien le pays. Les services de renseignements, avec l’appui de leurs confrères du Mossad, ne sont pas à l’aveugle dans les arcanes du régime des mollahs. « Enlever Ali Khamenei ne servirait à rien, reprend Bernard Hourcade. A l’intérieur du système, Khamenei n’est plus le patron incontesté, il ne le contrôle plus. Mais la République islamique est solide, elle a des institutions, le clergé mettra en place un autre ayatollah raisonnable, les caciques et les cadres du régime, tous ces gens-là resteront en place. Comme d’ailleurs au Venezuela. On a enlevé Maduro, mais les milices de la répression sont toujours là ».

Il se peut que la Maison Blanche attende d’abord que des fissures apparaissent au grand jour dans le système sécuritaire de Téhéran, qu’une fraction du régime veuille se débarrasser du vieil ayatollah. Prudent, Trump ne souhaite pas le chaos en Iran. S’il vient, c’est pour le pétrole, il a intérêt à garder un pays difficile comme l’Iran en état de fonctionnement. Les États-Unis, l’Iran et le Venezuela représentent 70 % des réserves mondiales de brut.

Dans le système théocratique fermé de Téhéran, une personnalité forte peut-elle émerger ? Bernard Hourcade tente cette réponse :
« En Arabie saoudite, on a vu le prince héritier mettre en prison ses cousins pour les obliger à rentrer dans le rang, comme l’avait fait avant lui Gorbatchev en URSS ou Deng Xiaoping en Chine. Il s’agirait de trouver des personnalités qui, pour sauver leurs intérêts et sans doute le régime, soient prêtes à couper la main des voleurs, entre guillemets. Cela suppose l’émergence d’un Bonaparte iranien prêt à remettre de l’ordre afin que l’Iran ne soit plus en danger ».

(*) Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS, membre de la revue « Orient XXI ».

Pierre Benoit