Iran-Palestine : deux poids, deux mesures

par Laurent Joffrin |  publié le 25/02/2026

Les mobilisations militantes en faveur des Iraniens réprimés par le régime des mollahs sont minimes au regard de celles qui ont soutenu les Palestiniens bombardés sous les ordres du gouvernement Netanyahou. Incohérence de l’idéologie décoloniale…

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

On apprend aujourd’hui qu’en dépit d’un massacre qui a tué des dizaines de milliers de personnes, les étudiants iraniens, avec un extraordinaire courage, ont repris le chemin de la contestation. Pourtant, il y a fort à parier que ce regain de révolte ne suscite guère de manifestations de solidarité en Occident. On l’a vu en janvier dernier, au moment de la répression de masse menée en Iran : celle-ci n’occasionne que des condamnations verbales et de rares cortèges dans les villes occidentales.

Une mobilisation inégale face aux répressions

Rien à voir, en tout cas, avec la mobilisation massive – et compréhensible – déclenchée par l’opération menée à Gaza par l’armée israélienne. Selon les chiffres du ministère de la Santé du Hamas – jugés fiables par les ONG et beaucoup de médias internationaux –, plus de 60 000 Palestiniens ont été tués en deux ans de guerre. Les estimations publiées dans la presse internationale du bilan de la répression en Iran tournent autour de 30 000 morts en quelques jours. Les deux événements sont très différents. Mais avec un tel total de victimes, assassinées au cours de manifestations de rue largement pacifiques, le martyre iranien aurait logiquement dû susciter une émotion militante beaucoup plus forte dans le monde, bien au-delà des manifestations d’Iraniens en exil et des condamnations de principe.

L’idéologie décoloniale en question

Pourquoi ce décalage ? On craint de le comprendre : c’est l’imprégnation de l’idéologie décoloniale au sein des cercles militants qui explique ce désolant contraste. Dans un monde que l’on divise en deux, les peuples victimes de la colonisation d’un côté, les anciennes puissances coloniales de l’autre, certaines victimes sont nettement moins légitimes que d’autres. Les Palestiniens sont réprimés par un État défini comme colonial, dans son principe même, ce qui conduit les manifestants à défiler sans relâche et à exiger sa disparition en scandant le slogan « Libérez la Palestine de la rivière à la mer ».

Les Iraniens sont opprimés par leur propre État, à l’idéologie férocement anti-occidentale et qui s’est institué principal soutien des Palestiniens (plus exactement de la fraction islamiste du mouvement palestinien). La République islamique a longtemps animé et armé ce que l’on appelle « l’axe de la résistance », qui comprenait le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, les Houthis du Yémen et le régime sanguinaire de Bachar el-Assad en Syrie, et continue de faire figurer la destruction d’Israël parmi ses priorités.

Universalité des valeurs démocratiques

D’où le spectaculaire « deux poids, deux mesures » qui caractérise la mobilisation militante. La cause palestinienne enflamme l’extrême gauche occidentale, celle des Iraniens opprimés par un régime obscurantiste la laisse hésitante et quasi indifférente. C’est que la première se trouve du bon côté de la ligne tracée par les décoloniaux, et que la seconde est placée implicitement du côté des Occidentaux et des coloniaux. Telle est la fausse boussole qui oriente cette absurde préférence, alors qu’un esprit un tant soit peu logique et universaliste condamne évidemment les deux répressions avec la même indignation.

La vraie boussole, c’est la défense des valeurs humaines et démocratiques face à toutes les oppressions, et non une casuistique oblique qui hiérarchise les victimes, qui dénonce certains bourreaux et pas les autres. Il est certes légitime de rechercher, dans le monde d’aujourd’hui, les persistances du passé colonial pour les mettre à jour et les dénoncer. Mais en faire la clé de lecture générale des conflits contemporains, c’est sauter à pieds joints dans l’incohérence. Un piège dans lequel les décoloniaux tombent régulièrement. Voilà pourquoi la répression du peuple iranien, en fait, ne les émeut guère.

Laurent Joffrin