Iran : si Trump attaque…
L’armée américaine sera bientôt en mesure de lancer une offensive de grand style contre le régime des mollahs. Analyse d’un scénario à très haut risque.
Encore quelques jours, quelques réglages et tout sera prêt. Le porte-avions Gérald Ford aura quitté la Méditerranée, direction le golfe Persique. Fleuron de la marine américaine, il transporte quatre escadrilles et cinq destroyers lance-missiles l’accompagnent. Au début mars, il aura rejoint le porte-avions Abraham Lincoln déjà positionné au large des côtes iraniennes. Lorsque les deux formations de combat auront fait leur jonction, l’ampleur du déploiement naval sera sans équivalent depuis la coalition qui a balayé Saddam Hussein en mars 2003.
Deux porte-avions face à l’Iran
Le personnel militaire éparpillé dans les bases américaines de la région a déjà été mis à l’abri en Europe ou aux États-Unis. Il s’agit là d’une mesure de routine lorsqu’une opération est en préparation. Trump n’a pas donné d’ordre. Mardi, dans son discours sur l’État de l’Union, il s’est fait menaçant à l’adresse de Téhéran : « ils veulent conclure un accord mais nous n’avons pas encore entendu les mots-clés : nous n’aurons jamais l’arme nucléaire ». Et d’ajouter : « ils continuent de travailler sur des missiles capables de menacer l’Europe… et bientôt d’atteindre les États-Unis ». On se croirait revenu au moment où George Bush tentait de faire croire que Saddam Hussein avait doté son pays d’armes de destruction massives.
Désormais, l’armada est presque en place. Négocier un accord sur le dossier nucléaire tout en préparant une intervention militaire contre celui avec lequel on discute rappelle quelque chose. Au temps de la doctrine Monroe, on appelait cela la politique du « big stick » : « parler doucement avec un gros bâton » (« big stick »).
Négociations nucléaires et « big stick »
Depuis les manifestations de janvier noyées dans le sang – on parle de plusieurs dizaines de milliers de victimes –, le régime des mollahs est aux abois. Le gouvernement d’Oman organise un nouveau ballet diplomatique. Deux réunions ont eu lieu, la prochaine se tient à Genève. Abbas Araghchi, le ministre iranien des Affaires étrangères, estime avoir « de bonnes chances de parvenir à une solution sur un mode gagnant-gagnant ». Il prépare un texte qui sera présenté à Steve Witkoff et au gendre du président, Jared Kushner.
Selon certaines sources, les Iraniens pourraient accepter un accord autorisant un faible taux d’enrichissement de leur uranium ne permettant pas la fabrication d’un engin nucléaire. On pourrait y voir une façon de ne pas perdre la face, tout en gardant une industrie nucléaire civile. À moins qu’il ne s’agisse d’une partie de poker menteur. Trump a posé comme limite la mi-mars pour choisir ou non le recours à la force. Exactement le temps qu’il faut pour que le Gérald Ford soit opérationnel « sur zone ».
Les capacités du dispositif déjà en place sont très supérieures à ce qui a permis les frappes israélo-américaines contre le programme nucléaire de juin 2025. Après cette « guerre des douze jours », Trump clamait haut et fort que le programme nucléaire avait été anéanti… À la tribune du Congrès, il a dit le contraire. Verra-t-on se répéter la même opération pour détruire cette fois tous les centres de pouvoir, décapiter le régime des mollahs ? Ou bien un scénario dans le style Caracas avec le kidnapping de quelques personnages clefs du régime ?
Après les frappes, l’hypothèse d’un changement de régime
La crise du Venezuela, on l’a vu, n’a pas conduit à un changement de régime, mais à l’ouverture du marché pétrolier aux compagnies américaines. L’affaire iranienne se présente sous un tout autre jour. Les alliés de Washington dans la région redoutent que de nouvelles frappes ne servent qu’à renforcer les mollahs ; ils craignent aussi de subir le feu des missiles de Téhéran. Second élément, après cinquante ans de théocratie absolutiste, le régime est structuré sur des pivots religieux et militaires solides qui n’ont rien à voir avec le populisme tapageur du chavisme. Après avoir neutralisé les dirigeants, puis éliminé les silos où sont stockés les missiles balistiques, il n’est pas certain que l’on puisse faire tourner le pays avec les anciens rouages de l’État islamiste, comme on l’a vu à Caracas.
Si l’opération envisagée à Washington provoque un changement de régime, la question d’une transition politique est autrement plus complexe. La révolte de décembre dernier était sans précédent, sa dimension populaire indéniable, mais elle n’a pas permis l’apparition d’un leadership. L’homme dont on a le plus entendu parler, le fils du Chah, Reza Pahlavi, n’est pas apparu comme un recours : incapable de fédérer autour d’une plateforme les courants d’opposition, il est resté flou sur son rôle futur dans un Iran post-mollah. Pahlavi plaide pour une intervention militaire, des milliers d’Iraniens sont descendus dans les rues à son appel après qu’il a évoqué des défections dans les rangs des gardiens de la révolution. On connaît la suite.
Dernier élément enfin, le traumatisme de l’intervention en Irak est resté vivace dans l’esprit des stratèges américains. Depuis le début de cette crise, les militaires considèrent qu’il est impossible d’abattre le régime par une action militaire extérieure fondée sur des bombardements. Trois fois plus grand que la France, l’Iran dispose d’une profondeur stratégique considérable. Ce qui explique, selon des sources confidentielles américaines, que le Pentagone privilégie l’élimination de l’ayatollah Khamenei et de son fils.
Un scénario à l’irakienne avec des troupes au sol serait en outre un reniement complet pour Trump, qui a promis à sa base électorale de mettre un terme aux expéditions militaires. Si le président milliardaire se dédit de ses engagements électoraux, c’est qu’il croit pouvoir retourner l’opinion américaine au moment où ses sondages sont en berne. Une fuite en avant qui nous ramène, une nouvelle fois, à la stratégie du chaos.



