Islam : la gauche du déni

par Laurent Joffrin |  publié le 25/11/2025

Le sondage de l’IFOP sur la pratique musulmane en France suscite une polémique confuse et partisane, ce qui évite de poser les vraies questions.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

C’est une manie dans une partie de la gauche, la plus radicale, en général : quand des chiffres la dérangent, elle dit qu’ils sont faux. Pour certains simples d’esprit, quand la fièvre monte, il faut casser le thermomètre.

Ainsi de la dernière enquête de l’IFOP sur « le rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France ». Fondée sur un échantillon imposant de quelque 14 000 personnes interrogées, elle tend à montrer que « les musulmans de France et tout particulièrement les plus jeunes, témoignent d’une forte réaffirmation identitaire passant par l’intensification des pratiques cultuelles, la rigidification des rapports de genre et l’adhésion croissante aux thèses islamistes ».

Aussitôt les porte-voix de la France insoumise s’insurgent, parlent « l’islamophobie », d’enquête biaisée, d’intention maléfique, etc. Quatre Conseils départementaux du culte musulman déposent plainte contre X pour questions orientées et diffusion « de la haine dans l’espace public ».

Drôle de défense, qui consiste à nier la réalité des réponses au lieu de s’interroger sur leur signification. L’IFOP, le plus ancien des instituts de sondage français, répond que la même enquête a déjà été menée plusieurs fois depuis les années 1980 sans susciter de controverse méthodologique, que la première en date avait été publiée dans Le Monde, qui l’avait donc validée, que l’échantillon est représentatif, que la formulation des questions est classique pour ce type d’enquêtes, et enfin que l’IFOP a récemment mené une autre enquête pour la Mosquée de Paris, qui n’a levé aucune protestation de forme et qui a été reprise sans sourciller par Le Média, télé proche des Insoumis. Manifestement, ce n’est pas la méthode de l’enquête qui gêne. Ce sont les résultats.

Les détracteurs de l’IFOP diront que l’enquête fait les choux gras de l’extrême-droite, ce qui est vrai. « Grand remplacement », « islamisation », « irrécupérable », tout y passe chez les xénophobes. Pour Jordan Bardella, c’est « le résultat de trente années de politique d’immigration hors de contrôle qui a importé sur le sol de France une autre culture, des autres traditions, une autre conception de l’égalité hommes-femmes ». Mais plutôt que de répondre en donnant une interprétation plus juste des mêmes chiffres, cette gauche préfère nier leur réalité en attaquant l’IFOP.

Piètre défense : à la lecture du sondage, même si on peut critiquer telle ou telle formulation, il apparaît bien que les musulmans français, les jeunes notamment, affirment plus nettement leur foi, pratiquent de plus en plus leur religion et, pour une minorité d’entre eux, subissent l’influence du courant islamiste. Ce qui appelle deux remarques. En premier lieu, c’est leur droit le plus strict s’ils respectent les lois. Selon la tradition laïque, l’État ne reconnaît aucun culte, mais il les protège. Ensuite, ce mouvement identitaire de retour au religieux s’observe pour tous les cultes, protestant, juifs ou catholique. Enfin, on doit évidemment éviter toute confusion entre piété croissante et intégrisme. Même si une inquiétante minorité penche vers l’islamisme, la très grande majorité des musulmans français pratiquent un islam pacifique et respectent les lois républicaines.

Plutôt que se voiler la face, la gauche ferait mieux de se poser les bonnes questions. Cette remontée du religieux renvoie à plusieurs facteurs dont elle ferait bien de s’inquiéter. De toute évidence, la relégation dont sont victimes beaucoup de musulmans les incite à se réfugier dans la foi religieuse. Fait-on assez pour lutter contre les discriminations sociales et raciales qui plombent la situation des quartiers populaires ? Est-ce une bonne idée que de laisser perdurer la concentration des immigrés et de leurs enfants dans certaines parties du territoire ? Mais aussi : ne doit-on pas aussi résister avec une plus grande vigueur aux pressions religieuses qui pèsent sur l’école de la République ? Faut-il enfin laisser les prédicateurs islamistes répandre, sans réaction, leur vision rétrograde et sexiste de la religion ? C’est en faisant face franchement à ces interrogations qu’on pourra lutter contre l’obscurantisme, et non en condamnant le messager sous prétexte que le message dérange.

Laurent Joffrin