Israël contre Israël

par Boris Enet |  publié le 22/04/2025

Les digues morales qui ont longtemps prévalu dans la direction israélienne travailliste et plus généralement dans l’héritage juif, antérieur à la création de l’État de 1948, cèdent. La seule démocratie de la région est devenue l’otage d’une extrême-droite, qui sape la société, dangereusement.

Un policier israélien à cheval affronte des manifestants exigeant le retour des otages de Gaza, lors d'une manifestation à Tel-Aviv, en Israël, le 21 avril 2025. Cette manifestation fait suite à la promesse du Premier ministre Benjamin Netanyahou de poursuivre la guerre à Gaza, après le rejet par le Hamas d'une proposition de cessez-le-feu exigeant un désarmement sans fin définitive du conflit. (Photo par Itai Ron / Middle East Images via AFP)

Les plus anciens se souviendront du traumatisme de Sabra et Chatila, dans la conscience de nombre de citoyens israéliens de toute confession. Nous étions en 1982 et la participation indirecte des troupes d’Ariel Sharon au massacre de populations civiles réfugiées palestiniennes, par les milices chrétiennes libanaises, avait durablement modifié le climat d’une société qui n’ignore pas d’où elle vient.

Aujourd’hui, la fuite en avant de Netanyahou et ses alliés fascistes, utilisant le légitime traumatisme du pogrom du 7 octobre 2023 pour multiplier les crimes de guerre et dessiner territorialement le grand Israël, ravivent une fracture encore plus vive qu’elle ne le fut il y a 40 ans.

D’abord, il y a les symboles, dont l’annulation de 27 visas de parlementaires français de gauche devant se rendre ce mardi en Israël et dans les territoires palestiniens pour une visite de 4 jours. De plus en plus limite en matière d’État de droit, le gouvernement Netanyahou, s’appuie sur une loi stipulant la possibilité de sanctionner ceux qui « agissent contre l’État d’Israël », à la manière de Trump contre la presse et ses adversaires – réels ou supposés – désignés à la vindicte de son réseau social. Haaretz, le quotidien historique de la gauche israélienne en fait les frais de manière éhontée. La minorité chrétienne d’Orient est désormais malmenée pendant le week-end de Pâques.

Il y a beaucoup plus terrifiant. Porté par sa coalition fasciste, notamment le sinistre ministre des finances israélien Bezabel Smotrich, s’appuyant sur les criminels du Hamas pour rejeter la « trêve partielle », les partisans de la haine suprémaciste prônent une intensification des combats à Gaza ou ce qu’il en reste. À la faveur d’un accroissement pratique de 30% du « périmètre de sécurité » sur le territoire palestinien dont la population a été bannie, l’extrême-droite poursuit ses basses œuvres tandis que 2.4 millions de gazaouis ont déjà été déplacés au moins une fois au cours des 18 derniers mois.

L’ampleur de la résistance est plurielle. Les manifestations de masse se poursuivent. Commencées avec des mots d’ordre destinés à défendre l’État de droit et l’indépendance judiciaire, elles ont embrassé l’exigence de l’arrêt de la guerre pour sauver les otages encore en vie. La caisse de résonnance principale se situe chez les réservistes, mais va bien au-delà.

Démoralisés, lassés ou excédés : le mouvement « Soldats pour les otages » s’est renforcé après la rupture du cessez-le-feu du 18 mars. Après janvier 2024, plus de 100 000 réservistes ont refusé d’obéir aux ordres illégitimes, et seulement 60% des soldats se seraient présentés en mars. Considérés comme « refuznik » (déserteurs) une partie s’exposent à des sanctions.

Sauf que la fronde touche l’ensemble de Tsahal jusqu’aux états-majors dans un bras de fer sans précédent entre gouvernement et contre-pouvoir militaire. Ces critiques, en sourdine après la tragédie du 7 octobre, à l’encontre de turpitudes stratégiques de Netanyahou et son double-jeu politique, sont désormais explicites. Pilotes de l’air, officiers de marine, unités d’élite jusqu’au Mossad et collège de sécurité national rejettent une impasse politique et éthique. Une minorité de ce vaste mouvement protéiforme dénonce aussi les exactions à l’encontre des populations palestiniennes à Gaza, au Liban et en Cisjordanie où l’on dénombre près de 2 000 morts, dans un encouragement explicite à l’extrême-droite coloniale.

Netanyahou poursuit droit dans ses bottes, suspendu à son pacte infâmant avec l’extrême-droite suprémaciste. Rejetant la fin des opérations à Gaza, malgré les demandes des familles d’otages – 24 présumés vivants sur 59 détenus – et une société civile au bord de la rupture, la fuite en avant de ce gouvernement est devenue une menace. Menace pour la stabilité de la région en plus des crimes perpétrés sur les populations civiles, mais tout autant pour Israël.  

Boris Enet