Israël : encore une démocratie ?

par Laurent Joffrin |  publié le 25/07/2025

Les Israéliens se targuent volontiers de vivre au sein de la seule démocratie du Moyen-Orient. Voilà un argument qu’ils auront de plus en plus de mal à invoquer.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Sur le papier, le plaidoyer paraît encore tenir debout. En Israël, les libertés publiques existent, l’État n’a pas tous les droits, la justice fait toujours son office, la presse n’est pas interdite ou censurée, les élections libres restent la base de la légitimité gouvernementale. Mais cela suffit-il ?

La démocratie n’est pas seulement affaire de souveraineté populaire et d’institutions limitant le pouvoir de l’État. C’est aussi une culture, qui postule le respect humain, la volonté de résoudre les conflits par des compromis pacifiques, une certaine indulgence envers l’humanité en général et non pas seulement envers ceux de sa religion ou de sa nation. Or si l’on prend en compte ces critères simples, comment qualifier de démocratique l’action du gouvernement israélien à Gaza et en Cisjordanie ?

On écarte ici les outrances et les faussetés propagées par les ennemis professionnels de l’État hébreu. Israël, comme tout État souverain, avait le droit de se défendre et de riposter après l’attentat barbare du 7 octobre. Et dans toute guerre de ce type, il y a des pertes civiles, comme il en a eu quand les démocraties – dont la France – ont participé à la reconquête de Rakka ou de Falloudja contre Daesh, par des moyens de bombardement et de guerre urbaine.

Aussi bien le débat nuisible sur « le génocide à Gaza » butte sur une confusion juridique et ne sert qu’à fournir à la propagande israélienne une polémique commode qui fonctionne comme un leurre de communication, alors que la vraie question, bien plus embarrassante pour le gouvernement Netanyahou, est celle des crimes de guerre répétés commis par son armée sur ses ordres et celle du nettoyage ethnique qu’on peut à bon droit déceler dans l’incroyable brutalité israélienne envers les civils palestiniens, les enfants au premier chef, tout comme dans l’organisation d’un blocus total qui menace maintenant de déclencher une famine cataclysmique à Gaza.

Sur ces points, largement documentés par des observateurs indépendants, la culpabilité du gouvernement d’extrême-droite qui gouverne en Israël ne fait aucun doute. Signe éloquent : les Israéliens dénoncent des informations et des chiffres qui émanent d’une administration contrôlée par le Hamas ; mais si ces récits étaient une simple opération de désinformation, pourquoi refusent-ils à la presse internationale l’entrée de Gaza ? Celle-ci aurait vite fait de démontrer la désinformation ! Si on la tient à l’écart, c’est bien parce qu’on craint la véracité de ses éventuels reportages. Plus la guerre se prolonge, plus elle prend les traits d’une vengeance barbare contre un peuple tout entier, qui rappelle les moyens expéditifs et meurtriers employés par les empires de l’antiquité pour mater et déporter les peuples qui leur résistaient.

Cette faillite morale et politique finit par faire douter de la réalité même de l’attachement des Israéliens à la culture démocratique. Ils invoquent, pour justifier les crimes de leur armée, la situation d’isolement qui est la leur au milieu de puissances hostiles. Mais avec une maestria implacable, l’armée israélienne vient de démontrer qu’elle est de loin la plus forte de la région et qu’aucune autre ne saurait la défier, sauf à risquer un humiliant écrasement.

Dans ces conditions, pourquoi continuer la guerre contre Gaza déjà détruite et dont le peuple est jeté dans un enfer ? Sinon par vengeance, ou bien pour favoriser un exil massif des Gazaouis hors de leur territoire ? Toute choses parfaitement antinomiques avec la culture démocratique la plus élémentaire…

Laurent Joffrin